« L’AMOUR DU CHRIST NOUS PRESSE » (2 Co 5, 14)
Soeur Maria Ko Ha Fong
25 mai 2009
Cette proposition de réflexion je l‘introduis par un récit des Pères du désert:
Il arriva une fois – c’est ce qu’on raconte – que Abbà Lot alla trouver Abbà Joseph et lui dit : « Abba, pour autant que je peux, j’observe une petite règle, je pratique tous les jeûnes, je prie et je fais la méditation, je me maintiens dans la sérénité, et dans la mesure du possible, je conserve pures mes pensées. Que dois-je faire d’autre ? ». Alors le vieux moine se leva, il éleva les yeux vers le ciel, et ses doigts se changèrent en dix torches de feu. Et il dit : « Pourquoi ne te transformes-tu pas en feu ? »
Pour nous, religieux et religieuses, le Chapitre Général a pour tâche d’examiner la situation concrète de la Congrégation, de préciser les défis qui sont devant nous et de créer de nouveaux projets pour l’avenir. Mais il va plus loin : il est toujours un rappel à réchauffer nos coeurs, une occasion pour raviver ensemble le feu, pour renforcer nos énergies les meilleures, celles qui jaillissent de l’amour, pour approfondir nos motivations les plus profondes, pour consolider nos convictions, pour nous rafraîchir dans la joie et dans l’enthousiasme, pour nous encourager sur un chemin marqué par la fidélité, pour nous laisser surprendre par Dieu, riche en son amour et merveilleux dans sa façon de nous l’exprimer. Tout cela est bien actuel pour votre XXème Chapitre Général, qui a pour devise entraînante l’affirmation de Paul : « L’amour du Christ nous pousse ».
La vie consacrée, en effet, est née et est alimentée de l’amour qui attire, qui engage, qui pousse. Il ne s’agit pas d’exécuter les prescriptions et d’observer les règles, comme le bon moine du récit, mais il s’agit du « haut degré », de « l’imagination de la charité », selon les mots de Jean-Paul II (Au début d’un nouveau millénaire 31, 50) ; il s’agit de « refléter la splendeur de l’amour de Dieu » (Vie consacrée 24).
Sans entrer dans une analyse exégétique, voici quelques remarques pour approfondir la parole de Paul en 2 Co 5, 14.
a) Le contexte littéraire
L’affirmation tranchante de Paul : « l’amour du Christ nous pousse » se lit dans la deuxième lettre aux Corinthiens, dans laquelle Paul doit affronter de sérieux problèmes. L’Apôtre rêvait de communautés chrétiennes unies, en profonde harmonie, solidement fondées sur le mystère de Jésus Crucifié. Au contraire, l’expérience amère – il l’a déjà exprimée dans sa première lettre aux Corinthiens – le met devant une communauté aux prises à des problèmes complexes et à de sériesues divisions. Même autour de sa propre personne se sont soulevés de graves malentendus, plusieurs formes de méfiance et de lourdes accusations. Il est obligé de se défendre, sa personne et son ministère. À Corinthe se sont infiltrés des gens qui conduisent la communauté dans une direction différente de celle authentique, enracinée dans l’Évangile et enseignée par Paul. Ils prêchent l’Évangile du Christ en vue de leur propre intérêt et pour leur avantage personnel (ils « frelatent » la parole de Dieu : 2, 17), ils se targuent de posséder des lettres de recommandation pour légitimer leur action (3,1), ils présentent avec orgueil des manifestations d’extase (3, 7-11) en se glorifiant eux-mêmes avec beaucoup d’excès (5, 12) et ils se réclament de l’Ancien Testament qu’ils interprètent de façon très rigide (3, 4-14).
Ce qui est en jeu, ce n’est pas tant la personne de l’Apôtre ; c’est l’intégrité, c’est la pureté de la foi chrétienne. Et quand il s’agit de la foi, Paul explose, avec la même radicalité que Jésus montre maintes fois dans l’Évangile. Nous avons devant nous un Paul qui s’exprime avec franchise, à coeur ouvert, sans frein ni délai.
En réagissant à ses contradicteurs Paul nous offre une ample réflexion sur le vrai sens du ministère ecclésial et de l’identité de l’apôtre évangélique. L’apôtre authentique ne régente la foi des chrétiens, il est plutôt le collaborateur de leur joie (1, 24) ; il ne se prêche pas lui-même, mais il prêche le Seigneur Jésus Christ, pour l’amour de qui il s’est entièrement mis au service de la communauté (4, 5). Il est le « parfum du Christ », qui répand la connaissance de Dieu dans le monde entier (2, 14-15). Il est le serviteur humble, indigne de porter un message qui dépasse infiniment sa personne : un fragile vase d’argile qui conserve et transmet un trésor inestimable (cf. 4, 7). La vie de l’Apôtre n’est marquée ni par l’honneur ni par le succès, mais par les tribulations supportées avec courage : parce que c’est en participant à la mort du Christ qu’il doit donner sa vie aux croyants (4, 7-12).
C’est dans ce contexte que Paul affirme : « L’amour du Christ nous pousse » (5, 14).
b) Le mouvement de la pensée
Portons toute notre attention sur le contexte plus rapproché en nous arrêtant sur les versets 12-17, pour saisir le mouvement de la pensée et peut-être aussi les émotions du coeur de Paul quand il arrive à ce passage de sa lettre.
(12) Nous ne recommençons pas à nous recommander nous-mêmes devant vous ; nous vous donnons seulement occasion de vous glorifier à notre sujet, pour que vous puissiez répondre à ceux qui se glorifient de ce qui se voit et non de ce qui est dans le coeur. [ 13 ] En effet, si nous avons été hors de sens, c’était pour Dieu ; si nous sommes raisonnables, c’est pour vous.
(14 ) Car l’amour du Christ nous pousse, à la pensée que, si un seul est mort pour nous, alors tous sont morts. (15) Et il est mort pour tous, afin que les vivants ne vivent plus pour eux-mêmes, mais pour celui qui est mort et ressuscité pour eux. (16) Ainsi donc, désormais nous ne connaissons personne selon la chair. Même si nous avons connu le Christ selon la chair, maintenant ce n’est plus ainsi que nous le connaissons. (17) Si donc quelqu’un est dans le Christ, c’est une créature nouvelle : l’être ancien a disparu, un être nouveau est là.
À la différence de ses contradicteurs qui font état de leurs « richesses extérieures », avec sincérité Paul ouvre largement son coeur devant sa communauté. Il présente son labeur quotidien de dévouement désintéressé et altruiste pour la communauté (13), son « vivre » concret non pour lui-même mais pour Celui qui est mort pour nous (15). Il dévoile la source secrète à laquelle il puise énergie et inspiration pour toute sa débordante activité missionnaire : la pensée de l’amour du Christ, comme il a été témoigné dans la preuve la plus grande de la mort sur la croix (14). C’est pour lui une poussée irrésistible, qui l’«oblige» à l’annoncer parmi tous les humains, pour que tous puissent naître à une vie nouvelle : vivant non plus pour eux-mêmes, mais pour Christ, mort et ressuscité pour tous (15, 17).
Je voudrais maintenant porter toute l’attention sur la phrase : « l’amour du Christ nous pousse ». Je propose quelques réflexions toutes simples que je distribue en deux parties : l’amour qui a poussé Dieu, l’amour qui nous pousse.
I. L’amour qui a poussé Dieu
« L’amour est une réserve sacrée d’énergie », dit Teilhard de Chardin. C’est une force très puissante. Le Catéchisme de l’Église catholique décrit l’amour comme le « moteur » fondamental de toute action humaine. « La passion la plus fondamentale est l’amour » (n. 1765). Et ceci est vrai aussi pour Dieu. L’amour l’a poussé à donner son Fils au monde, à prendre soin de tous ses enfants par une bonté de prévenance et de providence.
Dans l’expression l’amour du Christ, faut-il comprendre le génitif comme un « génitif subjectif » (l’amour dont le Christ nous aime), ou aussi comme un « génitif objectif » ( l’amour qui a pour objet la personne du Christ) ? Il semble que la pensée de Paul comprenne les deux sens. Sans aucun doute le premier est le fondement du second. « Ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c’est lui qui nous a aimés » (1 Jn 4, 10). La « passion » de l’homme pour le Christ découle de la « passion » du Christ pour l’homme. L’amour pour nous que le Christ a manifesté jusqu’à mourir et ressusciter pour nous, Paul le perçoit au plus profond de son être comme une force irrésistible qui le pousse une réponse à cet amour.
1. L’amour incarné.
Toutes les religions parlent de l’amour, mais nous chrétiens nous affirmons que « Dieu est amour », et que l’amour pour l’humanité a poussé Dieu à se faire homme.
« Si tu déchirais les cieux et si tu descendais ! « (Is 63, 19) : ce cri du prophète Isaïe exprime une profonde attente de l’humanité. Depuis toujours l’homme expérimente comme insurmontable la distance qui sépare le ciel et la terre, son monde et le monde mystérieux et inaccessible où habite la divinité. Depuis toujours il désire que cette distance se réduise, que le monde divin et le monde humain se touchent : non pas par une explosion, mais par un embrassement.
L’homme a aussi tenté de dépasser cette distance par son initiative propre et par ses moyens à lui. Adam et Ève ont cédé à la tentation d’ « être comme des dieux » (Gn 3, 5) ; leurs descendants ont essayé de « construire une ville et une tour dont le sommet pénètre les cieux » (Gn 11, 4). Ils voulaient dire à Dieu : « Reste là où tu es, dans ton ciel. Tu n’as pas besoin de te déranger. Nous sommes bien capables de monter jusqu’à toi si nous voulons te chercher ». Tout naturellement leur entreprise d’auto-exaltation a échoué, en entraînant des conséquences désastreuses.
En avançant dans l’histoire ils ont peu à peu appris que le « monter » de l’homme au ciel n’est possible que s’il est précédé d’un « descendre » de Dieu vers eux. Ils se tournaient donc vers Dieu dans la prière pour qu’il veuille bien se « pencher » sur eux (cf. Ps 14, 2 ; 53, 3 ; 102, 20, 113, 6) ; et en chaque intervention de Dieu en leur faveur ils voyaient un « descendre » de Dieu vers son peuple (cf. Ex 3, 8 ; 19, 11 ; Nb 11, 17 ; Ps 144, 5). En même temps mûrissait aussi l’idée qu’il y a des lieux déterminés en lesquels Dieu a plaisir à se manifester, des lieux saints choisis par Lui pour être comme le point de contact entre ciel et terre, une « échelle » qui permette de communiquer avec Dieu, selon le songe de Jacob à Bethel (Gn 28, 12). Ou bien, en raison de privilèges particuliers, seulement des personnes précises pouvaient entrer dans la nuée obscure (comme Moïse) et rester devant la terrible majesté du Transcendant.
Cet ardent désir d’une possibilité de communication avec le divin est commun à tous les peuples. En Chine par exemple, déjà dans la plus haute antiquité on cherchait à « scruter le vouloir du ciel » à travers l’observation des astres, du rythme de la vie de la nature, du courant d’énergie dans le corps humain. Et parmi tous les peuples se développaient diverses formes de divination, de pénétration de l’occulte ou de magies. Même le peuple d’Israël ne faisait pas exception (cf. le refus de ces formes religieuses déviantes de la part de Moïse au nom de Dieu, Dt 18, 10-12).
Personne ne peut connaître Dieu si Lui-même ne se révèle ; personne ne peut voir Dieu si Dieu ne se fait pas voir. Mais voilà la surprise : Dieu s’est révélé, et d’une façon merveilleuse, inattendue, inédite. Le Fils de Dieu, « pour nous et pour notre salut est descendu du ciel », comme nous le professons dans le Credo : celui qui « est dans le sein du Père » (Jn 1, 18), c’est-à-dire qui demeure dans le coeur de Dieu, nous a révélé combien démesuré et imprévu est l’amour de Dieu.
2. Il a aimé avec un coeur d’homme.
Avec la venue du Fils de Dieu dans notre monde, celui-ci s’est transformé en maison de Dieu : par son insertion dans les conditions de notre vie, notre histoire est devenue histoire de Dieu ; en devenant l’un de nous, Il nous a donné d’être fils de Dieu, et en assumant le coeur humain celui-ci est devenu le lieu de la manifestation de l’amour de Dieu. La Constitution pastorale Gaudium et spes l’a souligné avec une particulière intensité : Jésus « a travaillé avec des mains d’homme, il a pensé avec une intelligence d’homme, il a agi avec une volonté d’homme, il a aimé avec un coeur d’homme. Né de la Vierge Marie, il est vraiment devenu l’un de nous, en tout semblable à nous, hormis le péché » (n. 22, 2).
Le coeur de Jésus a fait l’expérience de la joie la plus pure et de la douleur la plus déchirante ; il a éprouvé l’émotion et le trouble, l’émerveillement et l’indignation, la tristesse et l’exultation : toute la gamme de sentiments qui marquent si profondément notre identité humaine et notre vie quotidienne.
Dans sa relation avec autrui Jésus témoigne d’une grande humanité, il participe avec ouverture et sérénité à tout ce qui est authentiquement humain. Il a voulu grandir dans le contexte de la vie ordinaire d’un milieu simple. Sa personne et ses paroles trahissent une chaleur humaine, riche de bon sens, de sagesse, de réalisme, d’amour de la vie. Avec aisance et sens pratique il parle du travail du paysan, du vigneron, du pêcheur, du berger, du commerçant, du bâtisseur de maison. Ne lui échappent pas les petits travaux qui reviennent à la femme, par exemple mettre le levain dans la pâte et faire le pain, allumer la lampe et la mettre sur le boisseau, conserver le vin, repriser les vêtements usés. Il sait aussi la douleur de la femme qui accouche, il comprend bien ce qu’elle ressent.
Il communie à la joie de la fête, il accepte volontiers les invitations au banquet, il visite les amis, il participe aux noces, il porte dans ses bras les enfants, et regarde avec sympathie les jeux qu’ils organisent entre eux sur la place. Il observe avec attention les gens qui prient dans le temple, et il ne laisse pas inaperçu le geste humble et discret d’une femme qui jette ses deux seules petites pièces dans le trésor du temple.
Il partage la douleur de qui est dans le deuil, il comprend l’angoisse des parents pour un enfant malade, il est ému par les pleurs d’une mère et devant la mort d’un ami, il éprouve de la compassion pour la foule désorientée, il comprend le sentiment d’impuissance de qui se voit incapable de prolonger sa vie ne serait-ce que d’un jour, il sait l’anxiété de qui a la responsabilité de garder la maison contre d’imprévisibles voleurs.
Il n’est pas du tout étranger à la dynamique complexe des relations humaines dans les familles comme dans la société. Lui-même a connu une vaste gamme de relations : les membres de sa famille et ses compatriotes, ses disciples, les foules, les amis, les admirateurs et les adversaires, les autorités civiles et religieuses, les juifs et les grecs, les personnes riches et les personnes pauvres, ceux qui sont cultivés et ceux qui le sont moins, etc... Dans ses paraboles, avec perspicacité il évoque les relations entre un père et ses enfants, entre les frères au sein de la famille, entre les patron et ses serviteurs, entre le maître et ses disciples, entre le roi et ses sujets, entre les riches et les pauvres, entre les puissants et les opprimés. Surtout il insiste sur l’amour qu’il faut ouvrir à tous, y compris aux ennemis.
L’amour de Dieu tel que manifesté en Jésus n’est pas abstrait, vague : il est très concret, sensible, riche de chaleur humaine, de relations, et il a la saveur du quotidien. Il nous invite : « Venez à moi, mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de coeur » (Mt 11, 29) ; mais d’abord c’est lui qui est venu à nous, il a « appris » à être comme nous : il a comblé avec amour la distance infinie entre l’homme et Dieu. C’est seulement ainsi que nous pouvons aller à Lui, apprendre de Lui, et conformer notre coeur au sien.
3. La croix : le surprenant signe de l’amour de Dieu.
Que Dieu se fasse homme : c’est déjà là un événement d’une inconcevable grandeur ! Qu’un Créateur se mette au niveau de ses créatures ! Il est surprenant que ce Dieu devenu homme ait voulu partager non seulement le côté le plus beau de l’homme, mais aussi son côté le plus obscur : il a souffert la douleur physique, psychologique et spirituelle dans son existence humaine. La stupéfaction arrive à son comble quand nous voyons que ce Dieu qui est immortel, qui est la vie même, ait voulu faire ce qui lui est le plus contraire : mourir comme un homme. Et de quelle mort ? La mort la plus douloureuse, la plus honteuse qui existât en ce temps, une mort à laquelle est liée la malédiction, une mort de pécheur. Il a voulu rejoindre les humains dans la prison de leur péché. Il a voulu arriver au lieu où il ne « devait » pas arriver, au territoire du péché, au milieu des « sans-Dieu », au lieu qui par définition est « éloignement de Dieu ». Tout ceci, par amour ! Un amour « jusqu’à l’extrême », dit saint Jean (13, 1), un amour au-delà de toute limite et mesure, un amour qui « surpasse toute connaissance », dit saint Paul (Ep 3, 19).
Mais il y a encore davantage. Cet amour sans limite pousse Jésus à arriver à un point tellement paradoxal, tellement excessif, qu’il nous est incompréhensible. Jésus sur la croix a voulu souffrir jusque la solitude la plus absolue : se sentir abandonné du Père à qui l’unissait l’amour le plus intense. « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mc 15, 34). Un cri au mystère impénétrable ! Oui, ici nous nous approchons timidement d’un mystère d’amour trop grand. Il n’existe pas de souffrance plus profonde que celle de se sentir abandonné de la personne la plus aimée, et précisément au moment de la souffrance, au moment où l’on ressent le plus le besoin d’une présence d’amour. Jésus a voulu souffrir jusque là : une souffrance plus vive que la mort même en croix, pour pouvoir toucher le fond extrême de la douleur, en buvant le calice jusqu’à la dernière goutte.
Si la peine de l’enfer consiste essentiellement dans le déchirant éloignement de Dieu, alors nous pouvons dire que Jésus a souffert jusqu’à la peine de l’enfer. Et si le bonheur du paradis réside dans la jouissance de la présence de Dieu, alors nous pouvons dire que Jésus a souffert la peine de l’enfer pour nous ouvrir l’accès au paradis. Si dans l’incarnation Dieu est descendu du ciel à la terre, sur la croix il est descendu encore plus bas, jusqu’à l’enfer ! Il s’est abaissé jusqu’à rejoindre la misère la plus dramatique de l’homme. Il a construit ainsi une échelle non seulement entre le ciel et la terre, entre Dieu et l’homme, mais entre l’enfer et le paradis, entre Dieu et les pécheurs.
Dieu a voulu souffrir l’abandon par Dieu, Dieu a comblé de sa présence le vide de Dieu. Dieu a pénétré dans le domaine des sans-Dieu et a empli de sa présence son absence. C’est là que le péché subit définitivement sa défaite. Dieu a pénétré jusque dans le lieu où il est absent. Voilà pourquoi la Croix est le point d’attraction vers lequel Dieu attire tous à lui (cf. Jn 12, 32). Voilà pourquoi la Croix est la révélation la plus lumineuse et la plus surprenante du Dieu qui est amour.
Jésus crucifié révèle jusqu’où peut parvenir la toute puissance de l’amour. Mais cet acte d’amour, ce n’est pas Jésus seul qui l’accomplit, c’est toute la Trinité. C’est toute la Trinité qui souffre sur la Croix par amour pour les humains, le Fils souffre de l’éloignement du Père. Et le Père souffre en livrant son Fils à l’abandon, sans intervenir. Lui qui éternellement est uni à son Fils, il s’abstient alors de se rendre présent à lui, il le laisse toucher le fond de l’abîme, il le laisse s’enfoncer dans la solitude des pécheurs jusqu’à mourir de leur mort même. Et l’Esprit, qui est l’union entre le Père et le Fils, au moment de la Croix il est l’amour qui souffre, l’amour du déchirement. L’amour pousse à sortir de soi, pousse à se mettre en mouvement, à aller plus loin. L’amour a poussé la Trinité aussi en un certain sens à sortir de soi, à aller jusqu’à l’excès.
Paul a saisi profondément ce mystère paradoxal de l’amour. Il affirme : « Celui qui n’avait pas connu le péché, Il l’a fait péché pour nous, afin qu’en lui nous devenions justice de Dieu » (2 Co 5, 21). Avec émotion Paul accueille ce don d’amour, il a conscience que cet amour lui est adressé à lui personnellement, en même temps qu’à toute l’humanité : « Christ m’a aimé, il s’est livré pour moi » (Ga 2, 20).
Mais cet amour de Dieu, précisément parce qu’il est surabondant, excessif, échappe aux paramètres du coeur humain étroit, froid et dur. La croix apparaît « faiblesse », « scandale », « folie » (cf . 1 Co 1, 17-25) pour qui est sage, pour qui suit la logique du monde. Il faut avoir un coeur humble, simple, un coeur d’enfant, sensible à l’amour, ouvert à l’émerveillement, à la reconnaissance, prompt à se laisser séduire, impliquer, émouvoir.
Il y a un danger pour nous : c’est de nous laisser trop habituer au mystère. Sur les si nombreux crucifix autour de nous nous ne voyons pas toujours le Crucifié. L’événement de la Croix, une fois mis au centre du dessein salvifique de Dieu, nous le considérons bien organisé doctrinalement, il va de soi, il est comme évident. Même le Vendredi saint, bien établi dans notre calendrier liturgique, risque de ne plus être la mémoire d’un fait surprenant. Le Crucifié au milieu de fleurs, de cierges et d’encens ne bouleverse plus comme il y a deux mille ans sur le Golgotha. Et dans la vie quotidienne, souvent nous appelons « croix » des banalités qui ne méritent guère ce nom. J’exagère un peu, mais le danger contre lequel Paul mettait en garde les Églises de Galatie, à savoir le danger de vider la Croix de son sens, le danger de rendre vaine la mort de Jésus, ce danger est encore bien réel.
4. L’amour de Dieu répandu dans le coeur humain.
L’amour pousse Dieu à être continuellement présent à la vie de ses enfants, à prendre soin d’eux, à prévenir, à pardonner, à corriger, à guider et à accompagner. Jésus nous invite à nous abandonner à l’amour du Père, qui sait bien ce dont nous avons besoin, le Père qui nous donne notre pain quotidien (cf. Mt 6), qui instruit notre coeur en le comblant de son amour.
Paul fait une expérience très profonde de cette tendresse de Dieu dans sa vie. Dans sa lettre aux Romains, en montrant la beauté de l’identité des croyants sauvés par le Christ, il affirme : « L’amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par le Saint Esprit qui nous a été donné » (Rm 5, 4).
L’amour a été répandu en nos coeurs : c’est le « lieu » le plus intime, le foyer le plus authentique de l’être humain, là où naît tout dynamisme spirituel, le lieu où nous bâtissons toute notre existence, le terrain de la réflexion de sagesse, du discernement, de la maturation de la conscience, de la croissance intérieure.
Le même Esprit qui crie en nous « Abba, Père », qui prie en nous en des gémissements ineffables (cf. Rm 8, 15 et 26), répand sans cesse l’amour de Dieu dans le coeur humain, il l’emplit, il l’alimente, il l’élargit, il le met en accord avec le coeur de Dieu.
L’image de « verser » que Paul emploie est particulièrement belle : d’une façon vive et poétique elle exprime l’amour inconditionné, abondant, continu, incessant. Le geste de verser évoque la générosité, le trop-plein. Cette image, Paul l’emploie encore dans sa lettre aux Éphésiens : « Avec abondance il nous a versé la richesse de sa grâce en toute sagesse et intelligence » (Ep 1, 8). L’image renvoie à la scène d’Ézéchiel 47 : l’eau qui jaillit du temple, qui le remplit et continue à couler en répandant la vie partout où elle passe.
La relation entre Dieu et l’homme se situe à ce niveau du trop-plein, de la surabondance. Dieu dialogue avec l’homme dans les larges espaces de la beauté et de l’amour, et non pas dans l’étroitesse des droits et des devoirs. Il comble ses créatures de sa plénitude (cf.. Ef 3, 19), il leur donne « grâce sur grâce » (Jn 1, 16), et la « vie en surabondance » (Jn 10, 10). « Dieu a le pouvoir de faire bien au-delà, infiniment au-delà de tout ce que nous pouvons demander ou concevoir » (Ef 3,20).
Le critère du don de Dieu n’est pas celui du « minimum indispensable », mais du maximum, de la surabondance surprenante, de la plénitude. Jésus le manifeste clairement non seulement par ses paroles, mais aussi par ses oeuvres. Lors de son premier miracle, à Cana, l’eau transformée en vin est surabondante et d’une exceptionnelle qualité. Pour rassasier les foules les pains sont multipliés en si grande quantité qu’il en reste douze paniers. L’eau que Jésus promet à la Samaritaine non seulement apaise toute soif : elle devient carrément source jaillissante. Lors du miracle de la pêche, quelques poissons auraient largement suffi pour que les apôtres, qui ont fatigué en vain pendant toute la nuit, reconnaissent le Seigneur ; mais il y a cent cinquantre-trois gros poissons, c’est beaucoup plus qu’il n’en fallait. Jésus veut que ses disciples l’imitent dans la magnanimité de coeur : « une bonne mesure, tassée, secouée, débordante sera versée dans votre sein » (Lc 6, 38).
Paul, fasciné par la générosité de Dieu, prie pour que nous puissions être en mesure de « comprendre avec tous les saints, la Largeur, la Longueur la Hauteur et la Profondeur » (Ef 3, 18) de l’amour dont nous sommes aimés.
Suggestions pour la réflexion
« Du Coeur de Jésus, ouvert sur la croix, naît l’homme au coeur nouveau » (RV 3).
Examinons notre coeur : est-il aride, dur, froid, fermé, inerte, fatigué, triste, vide, insensible, imperméable, indifférent, ingrat à l’égard de l’amour ? Est-ce un « coeur de pierre » ? Un « coeur lent » (comme celui des deux disciples d’Emmaüs) ? Nous laissons-nous pénétrer par l’amour de Dieu ? Nous laissons-nous nous réjouir, surprendre par l’amour abondant de Dieu ? Nous laissons-nous impliquer, bousculer, « transpercer le coeur » (cf. Ac 2, 37) ? Avons-nous « un coeur de chair », simple, humble, frais, riche en humanité ?
De la Bible clairement nous apprenons ceci : ce qui est la plus grande souffrance pour Dieu, c’est la sclérocardie de son peuple. En des paroles et des images brûlantes les prophètes expriment la douleur, « l’impuissance » de Dieu en face de l’insensibilité de l’homme. Par exemple la vigne ingrate, en Isaïe 5, 1-7 : « Que pouvais-je encore faire pour ma vigne que je n’aie fait ? » ; le fils rebelle, en Osée 11, 1-6 : « Plus je les appelais, plus ils s’éloignaient de moi ; ... ils n’ont pas compris que je prenais soin d’eux » ; le procès contre Israël en Michée, 6, 1-8 : « Mon peuple, que t’ai-je fait ? En quoi t’ai-je fatigué ? Réponds-moi ». Dans l’Évangile aussi, Jésus accuse souvent et avec des paroles dures ses adversaires, la foule et même ses disciples pour leur indifférence et leur insensibilité à l’amour : par exemple à la foule : « À qui vais-je comparer cette génération ? Elle ressemble à des gamins qui, assis sur les places, en interpellent d’autres en disant : Nous vous avons joué de la flûte et vous n’avez pas dansé ? Nous avons entonné un chant funèbre, et vous ne vous êtes pas frappé la poitrine ! » ( Mt 11, 16-19); ou à ses adversaires : « Mais je vous connais : vous n’avez pas en vous l’amour de Dieu ! » (Jn 5, 42) ; et à ses disciples : « Vous ne comprenez pas encore et vous ne saisissez pas ? Avez-vous donc l’esprit bouché ? Des yeux pour ne point voir et des oreilles pour ne point entendre ? » (Mc 8, 14-21).
Un proverbe chinois dit : « Plus le coeur est vide, plus il pèse ». Notre coeur est-il pesant et fatigué parce qu’il est vide d’amour de Dieu ? Est-il plein d’autre chose ? Dans notre société postmoderne, l’homme mène une « vie liquide » (l’expression de Z. Bauman), sans consistance : il se limite à accumuler des impressions passagères et désordonnées, mais il est de moins en moins capable d’expériences profondes. Les signes d’amour de Dieu, comme le dénonce la parabole évangélique du semeur, rencontrent souvent la superficialité et l’étouffement.
II. L’amour de Dieu qui nous pousse
Revenons à relever quelques insistances à propos de la parole de saint Paul : « l’amour du Christ nous pousse ».
L’amour du Christ, un amour prévenant, immense et surprenant, suscite en nous la réponse d’amour pour lui et pour ce qu’il aime. L’amour du Christ génère en nous l’amour pour tout être humain ; la passion du Christ fait naître la passion pour l’homme. Dans l’amour il y a un dynamisme à l’intérieur (amour réciproque entre les personnes qui s’aiment) et un mouvement vers l’extérieur (ensemble aimer les autres). Antoine de Saint-Exupéry dit : « Aimer, ce n’est pas seulement se regarder dans les yeux, mais c’est regarder ensemble dans la même direction ».
L’amour qui a poussé Dieu continue à nous pousser, l’amour dont Dieu nous a rempli le coeur se répand sur le prochain. C’est un dynamisme continu.
Le mot « pousser » qu’utilise Paul demande réflexion : le verbe grec synéchei n’est pas facile à traduire, il recouvre plusieurs nuances de sens. Il peut être traduit par « pousser de toute part », « compresser », « tenir uni », « tenir ensemble », « contenir », « soutenir », « entraîner », « solliciter ». Jérôme dans la Vulgate traduit par le mot latin urget. La nouvelle version de la Conférence épiscopale italienne traduit : « L’amour du Christ nous possède ». Il vaut la peine de comparer les diverses traductions en d’autres langues : the love of Christ urges us, imples us, compels us ; l’amour du Christ nous presse, nous domine ; die Liebe Christi drängt uns, hält uns zusammen.
L’amour du Christ unifie toutes les énergies intérieures de la personne et les tend vers un point focal. C’est le feu intérieur, le foyer de la « séduction » dont parle Jérémie : « Tu m’as séduit, Seigneur, et je me suis laissé séduire ; tu m’as maîtrisé, tu as été le plus fort,... en mon coeur c’était comme un feu dévorant, enfermé dans mes os ; je m’épuisais à le contenir, mais je n’ai pas pu » (Jr 20, 7-9).
Paul parle de cette même « séduction », il se sent « possédé », « plongé » en un centre dynamique de l’amour qui restructure toute sa personnalité : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi » (Ga 2, 20). Cet amour le pousse à sortir de lui, à courir pour « gagner Christ » et se laisser gagner par Lui (Ph 3, 12), à partager avec autrui cet amour dont il fait l’expérience, avec audace et créativité, en surmontant la fatigue, les difficultés, la souffrance et les adversités. On comprend bien en ce sens son affirmation : « Oui, malheur à moi si je n’annonçais pas l’Évangile » (1 Co 9, 16).
Essayons d’organiser quelques réflexions sur la façon dont l’amour du Christ nous pousse, au niveau personnel, communautaire et missionnaire, en suivant les trois pôles indiqués dans l’Instrument de travail.
- Accorder son coeur avec celui du Christ – le domaine de la spiritualité
Lors du tournant du millénaire toute l’Église a été appelée à retourner au centre du christianisme : fixer le regard sur le Christ. Les divers synodes continentaux, tous centrés sur le Christ, puis le Synode sur l’Eucharistie et la Parole, le magistère de Jean Paul II et de Benoît XVI, les nombreux documents de la Curie romaine (pensons au document « Repartir du Christ » de la Congrégation pour la Vie Consacrée) : tous nous portent clairement vers ce centre. C’est l’Esprit qui l’a suggéré à l’Église.
L’amour du Christ nous pousse (nous tient unis) pour créer en nous-mêmes l’unité intérieure, pour éviter la dispersion, la confusion et le désordre de la vie spirituelle, qui est commune à notre époque. L’article 17 de vos Constitutions exprime très bien cette centralité du Christ :
Disciples du Père Dehon, nous voudrions faire de l’union au Christ
dans son amour pour le Père et pour les hommes le principe et le centre de notre vie.
Avec prédilection nous méditons ces paroles du Seigneur :
‘Demeurez en moi, comme je demeure en vous ;
de même que le sarment ne peut, de lui-même, porter du fruit sans demeurer sur le cep,
ainsi vous non plus, si vous ne demeurez en moi’ (Jn 15, 4).
Fidèles à l’écoute de la Parole et au partage du Pain,
nous sommes invités à découvrir de plus en plus la Personne du Christ et le mystère de son Coeur, et à annoncer son amour qui surpasse toute connaissance.
‘Que le Christ habite en vos coeurs par la foi, et que vous soyez enracinés, fondés dans l’amour. Ainsi vous recevrez la force de comprendre, avec tous les saints, ce qu’est la Largeur, la Longueur, la Hauteur et la Profondeur, vous connaîtrez l’amour du Christ qui surpasse toute connaissance, et vous entrerez par votre plénitude dans toute la plénitude de Dieu’ (Ef 3, 17-19).
« Demeurer » : cette catégorie johannique qui apparaît dans ce texte exprime de façon heureuse le sens de la centralité du Christ et le fait d’être poussés par son amour. Déjà dans le premier récit de vocation dans l’Évangile de Jean le verbe demeurer revient trois fois. Les deux disciples de Jean Baptiste, fascinés par Jésus, le suivent et lui demandent : « Maître, où demeures-tu ? » ; et sur l’invitation de Jésus à venir pour voir, « ils allèrent et virent où il demeurait, et ils demeurèrent près de lui » (Jn 1, 38-39). Les disciples désirent être informés sur la demeure de Jésus, tandis que Jésus devient leur demeure. Suivre Jésus signifie donc demeurer près de Lui.
Attiré par le Père à la suite de Jésus, le disciple entre dans la communion de vie et d’amour qui unit le Père et le Fils, il se laisse aimer, en reconnaissance et simplicité. C’est Jésus lui-même qui en donne la garantie : « Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Demeurez en mon amour » (Jn 15, 9). L’amour façonne et structure la personne, il intensifie la recherche de l’autre. En demeurant dans l’amour de Dieu le disciple en vient à une nouvelle vision de la réalité, une nouvelle source de désirs. Il désire ce que Dieu veut. C’est en ce sens que Jésus dit : « Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez en mon amour, comme moi j’ai gardé les commandements de mon Père, et je demeure en son amour... Vous êtes mes amis, si vous faites ce que je vous commande » (Jn 15, 10-14). Il n’est pas question ici de l’observance de commandements imposés de l’extérieur, il s’agit d’un accord avec le monde de Dieu, en acquérant, comme le dit la Vie Consacrée, « une sorte d’instinct surnaturel » (n. 94).
Ce « demeurer » près de Jésus et en Jésus devient pour les disciples une source inépuisable de capacités internes pour leur vie et pour leur mission. En demeurant sans cesse en Jésus comme les rameaux sur le cep de la vigne, et se laissant pénétrer toujours davantage, toujours plus profondément par Lui, la vie du disciple devient spirituellement féconde. « Celui qui demeure en moi, et moi en lui, celui-là porte beaucoup de fruit » (Jn 15, 4-5).
Comment peut-on « demeurer près de Jésus » quand on ne l’a pas connu pendant sa vie sur la terre ? Demeurer en Lui signifie demeurer dans sa parole, celle prononcée au cours de son existence historique, transmise par les témoins et fixée ensuite dans l’Écriture. Dans la Parole il se rend présent par delà les limites du temps et de l’espace. « Si vous demeurez dans ma parole, vous êtes vraiment mes disciples, et vous connaîtrez la vérité et la vérité vous libérera » (Jn 8, 31-32). « Si vous demeurez en moi et que mes paroles demeurent en vous, demandez ce que vous voudrez et vous l’obtiendrez » (Jn 15, 7). « Lire la Bible, c’est entrer dans le coeur de Dieu par sa Parole », selon Grégoire le Grand ; l’écoute fréquente et le « demeurer » sans cesse dans la Parole du Christ porte progressivement à une mise en syntonie avec le coeur du Christ.
Cette mise en accord du coeur est intensifiée dans l’Eucharistie, le Sacrement de la charité en lequel se réalise une communion de vie, un courant d’amour.
2. Prophétie de l’unité dans la diversité – le domaine de la communauté
Notre monde est un monde globalisé : nous peinons beaucoup à éviter les divisions et les conflits entre les races, les cultures, les religions, etc... ; nous nous découvrons incapables de faire naître de la rencontre des cultures la richesse et l’idéal de la fraternité universelle. Dans ce monde, la tâche de la vie religieuse communautaire est de porter son témoignage, et c’est une tâche particulièrement importante. Voici quelques extraits tirés des documents de l’Église à ce sujet :
* « La communauté religieuse rend visible la communion qui fonde l’Église ; elle est en même temps prophétie de l’unité à laquelle tend l’Église comme à son but ultime » (Vie fraternelle en communauté, n. 10).
* « La vie fraternelle elle-même est une prophétie en acte dans une société qui, parfois à son insu, aspire profondément à une fraternité sans frontières » (Vie consacrée, n.85).
* « L’Église confie aux communautés de vie consacrée le devoir particulier de développer la
spiritualité de la communion d’abord à l’intérieur d’elles-mêmes, puis dans la communauté
ecclésiale et au-delà de ses limites, en poursuivant constamment le dialogue de la charité,
surtout là où le monde d’aujourd’hui est déchiré par la haine ethnique ou la folie homicide.
Insérées dans les sociétés de ce monde..., les communautés de vie consacrée, où se rencontrent
comme des frères et des soeurs des personnes d’âges, de langues et de cultures divers, se
situent comme des signes d’un dialogue toujours possible et d’une communion capable
d’harmoniser toutes les différences » (Vie consacrée, n. 51).
* « La sainteté et la communion passent par la communauté, parce que le Christ se fait présent
en elle et à travers elle. Notre frère et notre soeur deviennent sacrement du Christ et de la
rencontre avec Dieu, la possibilité concrète et, plus encore, la nécessité incontournable afin de
pouvoir vivre le commandement de l’amour réciproque et donc la communion trinitaire. Ces
dernières années, les communautés et les divers types de fraternités de personnes consacrées
ont toujours été davantage entendus comme des lieux de communion, où les relations
apparaissent moins formelles et où l’accueil et la compréhension mutuelle sont facilités. On
redécouvre également la valeur divine et humaine du fait d’être ensemble gratuitement, en tant
que disciples du Christ Maître, en toute amitié et en partageant aussi les moments de détente et
de loisirs » (Repartir du Christ, n. 29).
L’amour du Christ nous pousse à créer l’unité dans la diversité, pour être témoignage et prophétie pour le monde. Fixons bien notre modèle : la communauté de l’Église primitive. J’essaie d’imaginer de devoir créer un web site pour la communauté primitive et d’y mettre quelques photographies tirées des livres du Nouveau Testament.
Une photo de groupe : la communauté choisie et établie par Jésus
Les douze Apôtres sont de provenance diverse. On sait que Philippe vient de Bethsaïde (Jn 1, 44), Pierre et André ont leur maison à Capharnaüm (Mc 1, 29), Simon est d’origine cananéenne (Mc 3, 18), Barthélemy, identifié par la tradition avec Nathanaël, vient de Cana en Galilée (Jn 21, 2).
Ce sont des hommes de professions diverses. Certains sont pêcheurs, tandis que Mathieu est un percepteur d’impôts. Certains suivaient déjà Jean Baptiste, ils étaient donc parvenus, d’une certaine façon, à une vie spirituelle plus intense et plus exigeante ; d’autres au contraire, comme les pêcheurs sur le lac de Tibériade (Mc 1, 16-20) ou Mathieu au banc des impôts (Mt 9, 7-9), immergés dans leur vie de tout le monde et dans leur travail de chaque jour, ont été appelés par Jésus à l’improviste, sans aucune préparation éloignée ou prochaine.
Avant de devenir disciples de Jésus beaucoup d’entre eux ne se connaissaient pas, d’autres par contre étaient liés par les liens du sang ou de l’amitié. André et Pierre, Jacques et Jean, sont deux couples de frères ; les pêcheurs sont des compagnons de travail ; Philippe est probablement ami de Nathanaël.
Les douze apôtres représentent aussi une diversité de milieu de vie et de tendances idéologiques. Aux côtés de simples pêcheurs de Galilée on trouve Mathieu, le publicain, et Nathanaël, un « Israélite sans détour », et Simon, un zélote.
Si en commençant par le cadre extérieur nous en venons à considérer leur caractère et leur personnalité, la diversité que nous découvrons est encore plus grande (Benoît XVI nous a offert toute une galerie de leurs portraits dans une série de catéchèses données lors des audiences générales du mercredi).
Au sein du groupe l’attention est grandement attirée par Simon Pierre : une personnalité impulsive, impétueuse, davantage portée à l’action qu’à la réflexion, plus rapide à promettre qu’à tenir ses promesses. C’est un caractère facilement porté aux extrêmes et qui tombe aussi facilement, mais pour se relever très vite dès qu’il a reconnu son erreur. Il est impatient, il veut voir clair sur tout et tout de suite, il peine à attendre et à demeurer dans le mystère. Il suit Jésus de toute l’ardeur de son caractère et de tout son amour, et Jésus lui confie la responsabilité de guider l’Église naissante.
Jean aussi aime ardemment Jésus, mais il l’exprime de façon bien différente. Doué d’une grande capacité de réflexion et d’intuition, en même temps que d’une forte affinité pour le mystère, il est le théologien et le mystique du groupe.
André se révèle être un homme sociable, généreux, plein de zèle, qui a hâte de conduire les autres vers Jésus. À peine a-t-il découvert quelque chose de bon et de beau, il se presse de le partager immédiatement avec les autres. C’est lui qui a conduit vers Jésus son frère Pierre. Encore lui qui a remarqué et a mené à Jésus le jeune garçon avec ses cinq pains et ses deux poissons, donnant ainsi sa contribution au miracle de la multiplication.
De ce point de vue, quelqu’un qui ressemble à André, c’est Philippe, celui qui fait l’intermédiaire entre Nathanaël et Jésus pour leur première rencontre. C’est une personne simple, franche. Il a peine à dépasser ce qui est visible, à pénétrer jusqu’au sens le plus profond de la réalité. Ce que souligne la demande de Jésus : « Philippe, voilà si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas ? » (Jn 14, 9).
Comme Philippe mais plus encore que lui, Thomas est lent à croire au mystère jusque dans sa profondeur. C’est un homme raisonnable, il ne se compromet pas et ne risque pas facilement, il ne fait pas confiance sans preuves tangibles, il ne croit pas sans avoir expérimenté personnellement.
Nathanaël a eu le privilège de recevoir de Jésus un bel éloge, dès leur première rencontre : « Voici vraiment un Israélite sans détour » (Jn 1, 47). Ce qui l’a fait passer d’un scepticisme plein d’ironie (« De Nazareth, peut-il sortir quelque chose de bon ? ») à une confession de foi (« Rabbi, tu es le Fils de Dieu, tu es le roi d’Israël » Jn 1, 46 et 49).
Dans le groupe nous trouvons un silencieux, c’est Jacques, toujours présent dans les événements importants et toujours discret ; un Jacques d’Alphée, un Jude de Jacques, un Simon le zélote, dont nous ne savons rien de plus que le nom. Et pour finir il y a Judas l’Iscariote, un homme de caractère faible et qui finira par trahir Jésus.
Ces hommes aussi différents entre eux, Jésus les a exhortés ainsi : « Aimez-vous comme je vous ai aimés » (Jn 13, 34 ; 15, 12). Sur eux il a prononcé, à la fin de sa vie, sa prière adressée au Père : « Soyez parfaits dans l’unité » (Jn 17, 23). Et c’est à eux qu’il s’est confié totalement : sa personne, ses paroles, ses faits, sa mission et, en un certain sens, son avenir.
Aujourd’hui nos communautés reproduisent cette photo. Les diversités entre nous sont bien plus grandes, bien plus complexes ; mais le coeur de l’unité, c’est toujours lui. Le message prophétique que nous avons à porter à un monde lacéré de divisions, le voilà : le dialogue et l’union entre des personnes différentes est possible, il est faisable, il est réel et beau, quand il y a l’amour et quand au centre il y a Dieu.
Une série de photographies de réunion dans l’Église primitive
Luc nous laisse une série de photos de la vie de l’Église primitive, dans les Actes des apôtres ; spécialement intéressantes sont celles sur les réunions du groupe : dans l’attente de l’Esprit, pour le discernement avant la substitution de Judas et le choix de Mathias, réunions de prière et de la fraction du pain, réunions de partage d’expériences missionnaires, réunions de joyeuses actions de grâces lors du récit des merveilles accomplies par le Seigneur, réunions de prière pendant la persécution, etc... Je voudrais retenir plus spécialement les photos de réunions collégiales pour résoudre des problèmes nouveaux, pour faire face aux défis par une audacieuse création de nouveauté.
Selon le livre des Actes, la première tension surgie dans l’Église de Jérusalem est celle des murmures chez les Hellénistes contre les Hébreux. « Dans le service quotidien, disaient-ils, on négligeait leurs veuves » (Ac 6, 1). On se rend compte qu’il y a un malaise dans la communauté, ce malaise est perçu et exprimé sous la forme d’un mécontentement, de murmure. C’est un fait inévitable dans les communautés humaines.
Quelle est la réaction du groupe des Douze ? Ils auraient pu imposer leur autorité, en faisant taire les mécontents ; ou en les exhortant à la patience pour supporter le malaise ; ils auraient pu minimiser le problème en jouant le jeu de l’autruche ou à leur tour s’en prendre aux mécontents. Tout au contraire, ils interviennent en affrontant le problème avec sagesse et réalisme.
La tension apparaît dans l’assistance donnée aux veuves, donc dans l’organisation de l’oeuvre de charité : mais ce qui se voit n’est que l’iceberg d’un problème de portée beaucoup plus vaste, de racines bien plus profondes. En réalité il s’agit de la difficulté de convivence entre deux groupes linguistiques qui au fond étaient aussi deux groupes ethnico-culturels divers, avec deux façons diverses de comprendre la nouveauté chrétienne. En tout cas, cette tension se fait sentir précisément au moment où la communion de foi devrait devenir visible et opérante : dans le témoignage de la charité.
L’étude et la solution du problème ont lieu d’une manière collégiale. C’est le premier choix pastoral de l’Église, un choix innovateur : l’institution d’un nouveau ministère qui prendra en charge l’oeuvre de charité.
S’agit-il seulement d’une nouvelle division du travail ? est-ce seulement une façon de contenter les Hellénistes en leur concédant l’espace et la possibilité d’une plus large participation ? Penser ainsi serait réduire et diluer le sens théologique que Luc attribue à toute cette affaire. En réalité, la tension entre les deux groupes a poussé les disciples à élargir leur façon de voir, elle a stimulé leur créativité pour inventer des chemins pastoraux plus hardis selon la nécessité de la situation ; en même temps elle a provoqué en eux une prise de conscience plus profonde de leur tâche au sein de l’Église. « Quant à nous, nous resterons assidus à la prière et au service de la parole » (Ac 6, 4). Ils ne sont pas les hommes à tout faire dans la communauté. Il y a des priorités, il y a des tâches qui leur reviennent de façon exclusive dans la mesure où ils sont les témoins oculaires de la vie terrestre de Jésus.
Luc relate encore d’autres tensions dans les Actes. Toujours à propos de la relation tendue entre les chrétiens convertis à partir du judaïsme et ceux venus du paganisme, naît à Antioche une « discussion » entre les deux groupes : « Certaines gens descendus de Judée enseignaient aux frères : ‘Si vous ne vous faites pas circoncire suivant l’usage qui vient de Moïse, vous ne pouvez être sauvés’ ». Paul et Barnabé étaient résolument contre cet enseignement, « une discussion assez vive s’était engagée entre eux » ( Ac 15, 1-2). La dispute est ensuite résolue lors de la grande assemblée de Jérusalem (Ac 15, 5-29), qui se déroule sous la conduite de l’Esprit Saint : «L’Esprit Saint et nous-mêmes avons décidé... » (v. 28). Sont pris en considération deux éléments fondamentaux qui doivent être sauvés et conciliés : l’universalité de l’Évangile et l’unité de l’Église. Tous les deux sont également essentiels, ils doivent donc coexister. L’Église, pour être fidèle au Christ et à sa propre identité, doit toujours vivre dans l’universalité et dans l’unité, elle doit être une en même temps qu’ouverte à tous, donc ouverte à une pluralité d’expérience et d’expression chrétienne.
Nous avons ici un témoignage prophétique d’une communauté qui sait affronter les tensions, qui sait discuter, discerner et trouver ensemble des décisions.
Photographies de rencontres entre plusieurs communautés
Il serait intéressant de regarder les photos que Luc donne de la rencontre et des relations de Paul avec la communauté de Jérusalem. Pas tellement nettes, pas tellement stimulantes. On intrigue pour savoir comment la communauté a pu accueillir cet « intrus », ancien persécuteur, admis à faire partie de l’Église d’une façon tout à fait insolite, comment Paul a géré cette relation délicate, et surtout comment l’amour peut dépasser les difficultés de relation à l’intérieur de la communauté.
Mais les difficultés ne surgissent pas seulement entre les personnes, elles existent aussi entre les groupes, entre les diverses communautés ecclésiales. Tandis que la communauté de Jérusalem vit dans un contexte de judaïsme, les communautés à Antioche et en toute l’Asie Mineure et en Europe (communautés fondées par Paul) sont des communautés « mixtes », composées de convertis juifs et non-juifs. Ce développement nouveau oblige à des chemins pastoraux plus audacieux, comme celui d’ouvrir les portes de l’Église à des non-juifs, sans médiations d’aucune sorte.
Les nouvelles communautés hors de la communauté mère, chacune selon son propre visage, ne se considèrent pas indépendantes et détachées, mais unies dans la foi et dans la fraternité. Il se constitue ainsi un réseau de communication, on se rend visite, on échange des nouvelles et des aides. Poussée par l’amour du Christ, vivant en solidarité et en harmonie, l’Église croît en véritable catholicité, vers la communion universelle, qui réunit des hommes et des femmes « de toute nation, race, peuple et langue » (Ap 7, 9).
3. Sagesse, audace et créativité dans l’évangélisation – le domaine de la mission
L’amour pousse. Cet amour dont le coeur est plein ne s’arrête pas, il ne perd pas son dynamisme : au contraire il se déverse et se répand, débordant, sur tout ce qui l’entoure. Benoît XVI nous dit : « Un amour qui, de par sa nature, doit par la suite être partagé à d’autres. L’amour grandit par l’amour ».(Dieu caritas est », n. 18).
Nous savons combien puissante est la force de l’amour. Poussé par l’amour, l’homme réussit à se donner sans mesure, à dépasser le seuil de ses limites, à aller au-delà de ce qui est possible. L’amour augmente la puissance de toutes les ressources humaines, il accroît la force physique, il renforce l’intelligence, il dilate le coeur, il aiguise l’intuition, il vivifie la sensibilité, il intensifie le sens poétique-esthétique, il rend audacieux et entreprenant, sage et délicat, fort et tendre.
Paul, « saisi » par le Christ et totalement possédé par son amour, a réalisé l’impossible. L’amour du Christ devient le moteur de son existence. Tout en lui est dicté par cet amour, il n’y a en plus d’espace pour rien d’autre. Si le Christ est mort pour tous, la vie ne peut être vécue que pour lui, c’est-à-dire pour amener « tous » les humains à le rencontrer. Si c’est l’amour du Christ qui pousse, il va de soi que tout ce qui figurait dans son passé ne l’intéresse plus du tout (cf. Ph 3, 7-9), que toute personne lui devient très précieuse, parce qu’il s’agit d’« un frère pour lequel le Christ est mort » (1 Co 8, 11). Lui qui dès l’événement de Damas avait découvert Jésus dans sa solidarité avec les humains (« Paul, pourquoi me persécutes-tu ? ») a l’intuition qu’il ne peut plus vivre pour lui-même, mais pour le Christ et pour le salut de l’humanité. L’amour reçu doit être partagé. Le Saul renfermé sur lui-même devient l’Apôtre qui se fait « tout à tous » pour en sauver le plus grand nombre possible (1 Co 9, 22). Au coeur de sa vie, il n’y a plus l’effort de perfection, il y a l’attrait pour le Christ. C’est en personne passionnée et fascinée qu’il attire les autres au Christ.
La puissante poussée de l’amour a aussi modelé l’existence de Marie. Nous la voyons courir en hâte à travers les montagnes de la Judée. Nous la voyons attentive à Cana, prompte à découvrir ce qui manque et à y porter remède. Le philosophe Joseph Piper dit : « Là où il y a l’amour, il y a les yeux ». L’amour a l’intuition, il voit, il prévoit, il prévient.
Dans l’histoire de l’évangélisation (pour laquelle les religieux ont apporté une contribution immense), des hommes et des femmes passionnées du Christ ont réalisé des oeuvres bien supérieures à leurs capacités ; ils ont su trouver les voies les meilleures, souvent novatrices, pour annoncer l’Évangile. Aujourd’hui notre société est bien plus complexe, les défis sont plus difficiles à affronter, la passion et la poussée de l’amour sont plus que jamais indispensables.
Le même Esprit qui répand abondamment l’amour de Dieu en nos coeurs nous pousse et nous suggère la façon opportune pour répandre l’amour. J’aime à rappeler l’épisode d’Actes 8 : saint Luc raconte le début de la mission de l’Église en territoire païen et la conversion du premier païen. L’Esprit pousse à franchir les frontières, non pas seulement les frontières géographiques, mais celles du coeur aussi. « Avance et rattrape ce char ! » (v. 29). C’est une invitation, c’est une poussée à saisir l’occasion, à profiter du moment favorable, à ne pas manquer l’opportunité qui peut-être ne se représentera plus, à faire le premier pas, à se rendre proche, à aller à la rencontre de l’autre sans attendre que lui-même vienne.
L’Esprit dit à Philippe d’approcher le char, mais il ne dit pas qui il trouvera sur le char et ce qu’il devra faire ou dire. C’est une invitation à affronter l’inconnu, à se laisser surprendre dans la confiance que le Seigneur est à l’oeuvre. La passion apostolique pousse à porter le Christ aux autres de toutes nos forces ; mais il ne porte pas l’évangélisateur à s’attribuer le succès à lui-même, à sa propre compétence et diligence, à la valeur des méthodes et des stratégies.
Sur le char il y a un homme. Le char n’est pas le but dernier vers lequel l’Esprit conduit Philippe : c’est l’homme, assis sur le char. Ce ne sont pas les structures institutionnelles ou les édifices, c’est l’homme qui est au centre de l’oeuvre d’évangélisation. Ici nous trouvons déjà l’Éthiopien qui lit l’Écriture. L’Esprit est à l’oeuvre dans l’évangélisateur, il l’est aussi dans les destinataires de l’évangélisation. L’Éthiopien invite Philippe « à monter et à s’asseoir près de lui » ( v. 31). Assis l’un à côté de l’autre, ils sont ensemble, Philippe se rend proche, il se fait compagnon. Il se rend compte qu’il n’est pas le semeur, mais bien le moissonneur qui récolte le fruit de l’oeuvre de l’Esprit ; il prend place à côté d’un ami, il dialogue avec lui, en franchise et cordialité, des choses de Dieu. La Parole crée l’amitié, l’accord des coeurs. La transmission de l’Évangile ne se produit pas à travers une recherche théorique ou une spéculation abstraite, mais bien plutôt à travers l’expérience d’amour, dans le respect mutuel, dans la simplicité de l’échange réciproque, dans le dialogue et dans l’amitié.
Et le dialogue débouche sur le baptême ; puis Philippe disparaît ; quant à l’éthiopien «il poursuivit son chemin, tout joyeux » (v. 39). Philippe ne devient pas patron de la vie de l’eunuque, il n’établit aucun rapport de dépendance. Une fois reçue l’impulsion l’eunuque poursuit avec joie, il n’est plus le même qu’auparavant, intérieurement il est transformé. L’amour de Dieu continue à combler son coeur, la joie continue à le soutenir sur sa route. Paul connaît bien ce dynamisme, il dit aux Corinthiens : « Je ne veux pas régenter votre foi ; non, mais contribuer à votre joie » (2 Co 1, 24). La passion apostolique pousse le chrétien à donner aux autres la joie qu’il a dans son coeur, à la donner gratuitement en son temps. Mais Philippe lui aussi repart avec joie, comblé d’émerveillement et de gratitude. La passion apostolique est bénéfice, non seulement pour les destinataires de la mission, mais d’abord pour l’apôtre lui-même.
L’amour pousse, il presse Dieu et il presse l’homme. C’est un dynamisme qui engage et que l‘on ne peut arrêter.