P. André Perroux SCJ
Assemblée des Provinciaux, 22 octobre 2007.
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IT - P. Perroux ha offerto ai superiori nell'incontro dei giorni scorsi. Senza nascondere i limiti di p. Dehon si può affermare che se lui rimane una presenza significativa oggi, lo dobbiamo all'azione normale e concreta della sua storia. Sintetizziamo il contributo attorno a questi tre punti:
Come primo tratto di questa attualità viene evidenziata la famigliarità di p. Dehon con la parola di Dio. Confrontandosi con le sue opere ci si imbatte in una miriade di riferimenti con la Parola, oltre 24.000 citazioni. Siamo portati al cuore dell'evangelo, e attorno a quello che è l'essenziale della rivelazione: questo mondo è realmente amato da Dio. “Il cuore di Gesù, l'amore di Gesù, è tutto il Vangelo”, e questo riveste una importanza particolare per il nostro tempo segnato dalla frammentazione e dal pessimismo.
Un secondo aspetto dell'attualità di p. Dehon è dato dalle sue qualità umane, dalla densità della sua presenza. Il tutto arricchito dall'educazione e dallo studio, dalla cultura e da una larga apertura al mondo, elementi importanti perché la grazia presuppone la natura, e lungi dal sopprimerla la perfeziona. Seguire Cristo porta ad essere più uomini. Il mistero dell'uomo si rischiara nel mistero del verbo incarnato. Il fondatore ama cantare Gesù come il più completo in umanità. Amare il Cristo è amare e promuovere la vita reale. “Tutto ciò che umanizza divinizza, e tutto ciò che divinizza, umanizza”. Nella sua corrispondenza esorta spesso a delle virtù umane: la semplicità, la discrezione, il rispetto degli altri, il senso del lavoro…
Il terzo aspetto che aiuta a cogliere l'attualità del fondatore è l'unità di una vita, riassunta in un'espressione: “la via dell'amore”. La via d'amore è la più perfetta, la più semplice, la più dolce e la più facile. La via dell'amore apre alla gioia di amare. L'amore è la via più perfetta. Siamo modellati per amare. È per questo che facciamo volentieri quello che amiamo. Il p. Dehon ci dice che: “Amare, è il grido della natura”. Sulla via dell'amore la condivisione della vita è assolutamente primaria, e p. Dehon ha ispirato la sua vita con questo testo. “ Il Padre mi ama, perché perdo la vita per poi riprenderla di nuovo”. (R.P.)
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J'adresse tout d'abord un merci sincère au Père Général et à son Conseil : c'est d'eux que vient la proposition de ce temps de réflexion, à l'ouverture des travaux de cette Assemblée.
Selon ce qui m'a été précisé, je vais reprendre partiellement une conférence préparée à la demande du Père Michael Walsh (que je remercie aussi de tout coeur) à l'occasion de l'assemblée de la Province de Grande-Bretagne, le 14 mars 2007. Conférence dont le texte revu et traduit en français a été publié ensuite dans un livret, sous le titre « Après le report de la béatification ».
Telle en effet était la question : après le renvoi sine die de la béatification en avril 2005, comment aujourd'hui penser, exprimer et vivre l'inspiration du Fondateur ? Reste-t-il « modèle » pour nous, et en quoi ? Comment le présenter encore aux jeunes dans notre pastorale d'éveil des vocations ? Et pour nous-mêmes, comment vivre positivement la situation actuelle : une situation qui nous fait souffrir (ces questions et d'autres encore plus radicales en sont un signe), elle a incontestablement fragilisé notre Congrégation, la Famille dehonienne, beaucoup de nos amis dont la famille du Père Dehon, en jetant comme un soupçon sur ses fondements spirituels et sur la personnalité de son Fondateur...
Le livret comporte une première partie, la plus courte (mais le texte écrit est plus court que ce qui a été exposé oralement...) : un résumé sur l' histoire du renvoi de la béatification, surtout en relation avec la campagne hors de l'Église et des répercussions dans l'Église même autour de « l'antisémitisme du Père Dehon », ainsi que les réactions de notre Congrégation, notamment par les fermes prises de positions du Père Général dans ses relations avec le Saint-Siège. Cf. aussi ses lettres du 13 novembre 2006 et du 4 mars dernier.
Suivent quelques éléments de réflexion à propos de ce renvoi : l'attitude de foi , le « sensus Ecclesiae » : c ‘est un premier point pour lequel le Fondateur et ses premiers disciples nous restent un exemple. « L' É glise reste une société d'obéissants, parce qu'elle a son origine à Nazareth », nous dit-il. On rappelle ensuite qu' avec ou sans béatification de son Fondateur, une Congrégation reçoit sa validité ecclésiale d'abord par l'approbation , provisoire puis définitive, de l'Institut et de ses Constitutions, selon leur inspiration spirituelle et apostolique. Ceci, sans sous-estimer le moins du monde l'importance d'une béatification comme telle : il s'agit d'une intervention officielle, célébrée pendant l'Eucharistie, du Magistère ecclésial qui se prononce sur la sainteté explicite de l'un de ses fidèles, et donc sur la signification exemplaire de ce chrétien pour l'ensemble du Peuple de Dieu. Cet acte magistériel revêt une importance toute particulière quand il s'agit d'un Fondateur d'Institut : celui-ci y voit une confirmation, et comme une nouvelle précision de sa mission spécifique dans l'Église pour l'annonce de l'Évangile « à toutes les nations ».
En rappelant aussi ce que nous savons bien, surtout depuis le Concile de Vatican II : si l'Esprit Saint suscite dans l'Église des familles spirituelles pour vivre de l'Évangile selon une insistance particulière, c'est au bénéfice de l'ensemble du Peuple de Dieu . La raison d'être, la justification majeure d'un Institut, dans la variété des formes possibles, c'est avant tout le service de sa « visée spirituelle » dans sa référence directe à l'Évangile. Car c'est toujours l' É vangile qui reste la source permanente, inépuisable, parce que « Bonne Nouvelle de Jésus, le Christ, Fils de Dieu » (Mc 1, 1), « Alpha et Oméga, il était hier, il est aujourd'hui, il vient » (Ap 1, 4). L'« actualité » dont il est question, c'est bien d'abord et avant tout celle de l'Évangile , de Celui « dont les paroles ne passeront pas » : simplement, il nous est donné de les recevoir et de les vivre aujourd'hui à partir du témoignage et de l'intuition d'un « Fondateur ».
Nous le savons aussi, cf. Règle de Vie 30, à relire avec d'autres paragraphes (6, 11-13, 16-17, 25...), pour nous spécialement c'est là une interpellation très forte : notre premier service dans l'Église consiste à transmettre cette spiritualité, ce témoignage, tels que le Fondateur nous en laisse l'héritage, tels que l'Église les a approuvés, et tels que nous devons les exprimer aujourd'hui.
Un dernier élément de réflexion que je crois important de signaler : une béatification, comme d'ailleurs tout acte du Magistère, doit être interprétée à partir de son insertion incontournable dans l'histoire . Il est indispensable de replacer la personne en question dans le contexte historique de son époque, et quand il s'agit du Père Dehon ce contexte, sa personne et son temps, se révèlent particulièrement complexes. Plus largement, n'oublions pas la condition de l' É glise, son appartenance à l'histoire. Béatifier ou canoniser un chrétien, ce n'est pas le détacher de cette appartenance, elle marque toute la vie de l' É glise, elle nous marque nous-mêmes dans la question que nous nous posons aujoourd'hui. C'est donc bien proposer un modèle, dans la validité de son inspiration et par sa persévérance à en vivre, mais sans en faire pour autant un homme en tout exceptionnel et comme un héros hors des conditionnements du temps, sans ignorer ou occulter ses limites, ses erreurs éventuelles. Par la grâce de l'Esprit il reste bien pour nous une référence fondatrice : mais dans la condition ordinaire, très humaine, d'un homme confronté à l'exigence permanente de conversion et de fidélité inventive au sein du Peuple de Dieu, lui-même sans cesse confronté à cette exigence. Si le Père Dehon nous reste un modèle aujourd'hui, c'est précisément par sa vie très ordinaire, avec ses grandeurs et ses limites.
Ce rappel nous introduit déjà au thème plus précis de mon intervention : l'actualité du Fondateur pour nous aujourd'hui .
Fondateur, le Père Dehon a eu la très vive conscience de l'être pleinement. Mais à partir de Notre Seigneur , dans la grâce de son amour. C'est pourquoi il dit, il répète à foison : cette question de la pertinence ecclésiale, de l'actualité de notre vocation, il nous faut l'aborder en esprit de foi ; une foi renouvelée constamment, surtout dans les moments de difficulté, de crises, qui pour lui n'ont pas manqué. « Je dois me renouveler dans la foi à notre mission... Cette foi est une source de vie »; « elle doit être la base de tous nos progrès et de toute notre action, nous l'avons trop négligée et nous en souffrons ». Car c'est « Notre Seigneur qui a fondé l'Oeuvre, il m'en a dicté l'esprit et le but », il l'a rétablie après la tempête, il la féconde. Méditant la marche audacieuse mais très vite hésitante de Pierre sur la mer de Tibériade (cf. Mt 14, 22-33), il commente : « C'est toute mon histoire. Je me suis hasardé sur les eaux en fondant l'Oeuvre, mais puisque je sais que Jésus veut l'Oeuvre, ne devrais-je pas avoir confiance ? Cependant les tempêtes sont venues, orages multiples venant de mes propres faiblesses, de mes frères, de mes supérieurs, des choses temporelles. J'ai eu peur. Jésus est venu. Je ne l'ai pas toujours reconnu. Je le prenais pour un fantôme. J'avais une demi-foi comme Pierre et je m'enfonçais comme lui. Affermissez ma foi et ma confiance ! ».
Foi et confiance, inséparables de l'aveu de sa propre insuffisance ; lucidité donc, progressivement aiguisée par les événements, par les incessants retours sur sa vie, les remises en question, et, en sincère humilité, dans les demandes de pardon, avec cette infatigable capacité de rebondir, de « repartir du Christ », dans l'abandon et l'oblation... « Je comprends que je suis néant et péché, et cependant je ne veux pas me décourager. Notre Seigneur peut faire son Oeuvre avec moi : il a bien fait des miracles avec de la boue. Mais il faut au moins que je ne résiste pas dans ses mains ». « Je me confonds dans les actes de la plus profonde humilité en pensant à mes 60 années, si remplies de fautes et de responsabilités. Que Dieu me pardonne et qu'il m'aide !... Je m'abandonne entièrement à Notre Seigneur. Je suis son instrument, son pauvre serviteur. J'ai la confiance qu'il veut l'Oeuvre du Sacré Coeur, il fera le nécessaire pour la sauver ». « Puis-je douter que notre Oeuvre est de Dieu ? J'ai tout gâté par mes péchés, le Sacré Coeur a tout sauvé par sa miséricorde ». « On m'appelle fondateur de la Congrégation, et je ne le suis pas. C'est Notre Seigneur qui est le seul fondateur, Moi, je l'ai bien entravé », et tant d'autres textes...
C'est dans ces dispositions, je crois, que nous devons réfléchir à l'actualité du Fondateur ; il nous en donne lui-même un exemple très éloquent, du commencement à la fin de sa longue vie. Au sujet de cette actualité, sachons donc éviter toute évidence trop rapide, simpliste et paresseuse, tout triomphalisme naïf, facile et stérile finalement, comme si pour nous la béatification devait être plus une question de prestige qu'une nouvelle conviction de notre responsabilité dans l'Église; mais ne cédons pas davantage au découragement, au pessimisme défaitiste et à la démission : autant de signes contrastés d'une vue trop « naturelle », trop peu fondée sur la réalité regardée à la lumière de l' É vangile.
Bien au contraire, le Père Dehon n'hésite pas à nous faire partager sa fierté : « Je suis le plus petit et le plus indigne des fondateurs, néanmoins j'éprouve le besoin de m'unir à tous les fondateurs... Ces grandes âmes avaient un idéal grandiose : gagner le monde, le conquérir à Jésus Christ. Je voudrais élever mon idéal à la hauteur du leur ». Il ne cesse de tout faire pour nous transmettre sa conviction, son enthousiasme : « Que notre vocation est belle ! », mais aussi l'appel à une permanente conversion : « Mais que nous sommes loin d'y répondre ! ». Cet appel à la responsabilité, inventive dans la fidélité, nourrie de l'Évangile et dans l'ouverture d'intelligence et de coeur pour apporter une réponse adaptée à notre mission dans un monde en constante évolution, c'est la conclusion de notre Règle de vie : « Assurés de l'indéfectible fidélité de Dieu, enracinés dans l'amour du Christ, nous savons que notre choix de vie religieuse, pour demeurer vivant, exige la rencontre assidue du Seigneur dans la prière, la conversion permanente à l' É vangile et la disponibilité de coeur et d'attitude pour accueillir l'Aujourd'hui de Dieu » (RV, n. 144).
Tentons maintenant de repérer quelques aspects caractéristiques de cette actualité : ceux qui à mon avis comptent parmi les plus signifiants. C'est un choix évidemment partiel et subjectif : chacun le complétera, chaque entité de la Congrégation pourra s'efforcer de le concrétiser en fonction de la situation particulière, culture, société, É glise locale..., dans laquelle nous sommes appelés à vivre aujourd'hui l'inspiration que nous recevons du Fondateur.
Comme premier trait de cette actualité, je retiens la familiarité du Père Dehon avec la Parole de Dieu. Elle apparaît bien vite à qui fréquente quelque peu son oeuvre immense. On n'y compte pas moins de 24.000 citations, la plupart explicites, d'autres sont des allusions, des réminiscences. En sachant combien, dans la France catholique du 19 ème siècle, l'accès direct au texte sacré était limité et surveillé, et si l'on compare avec d'autres auteurs spirituels de la même époque, la constatation ne peut pas ne pas surprendre, même si sa portée n'a peut-être pas été assez soulignée.
Au-delà de la donnée statistique, déjà suggestive cependant, attentifs à saisir le mouvement même de la démarche habituelle du Père Dehon dans sa réception de la Parole, nous en percevons la forte inspiration johannique . À partir de quelques textes, les plus souvent cités : « Le Verbe, vie et lumière véritable, est venu chez lui... Il s'est fait chair, nous avons contemplé sa gloire... Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils, l'Unique Engendré, pour que quiconque croit ait la vie... Ils regarderont vers celui qu'ils ont transpercé... », nous voyons combien ce regard, cette écoute persévérante se particularise comme accueil de l'amour du Père pour notre monde à travers le don de son Fils , sa vie, sa Passion et sa Résurrection, sa présence par la communauté de foi qu'il suscite et envoie au monde. Fils Bien-Aimé, Élu de Dieu, il « accomplit toute justice » par son étroite solidarité avec nous, qui sommes pécheurs appelés à la conversion : à nous il est demandé de « l'écouter » (Mt 3, 15-17 ; Lc 9, 35). Une écoute, à partir de la liturgie de l'Église, prolongée dans la prière personnelle : car si la Parole sollicite toute notre intelligence, elle est « lumière sur notre route », elle doit surtout pénétrer jusqu'au coeur, pour que, fidèlement « gardée », elle devienne réellement « vie », « coeur pour coeur », « amour pour amour ».
Dans son ardent désir d'« écouter et garder » la Parole, le Père Dehon aime prolonger son oraison en se donnant quelques « slogans » : il les puise tous dans l'Écriture, et pour en imprégner mieux sa vie quotidienne. Ainsi notamment de l' Ecce venio du Verbe entrant dans le monde, c'est un véritable condensé de sa disponibilité en union avec le Christ, avec Marie ( Fiat, Ecce ancilla ). Il a bien soin alors de relier ces deux petits mots à ce qui les entoure, dans le Psaume 40, 7 d'où ils sont extraits: « Tu m'as ouvert [creusé] l'oreille », repris ainsi en He 10, 7 selon la Septante : « Tu m'as façonné un corps ». Pour nous présenter à Dieu, « me voici, je viens » pour « faire sa volonté » par tout mon être, comme Jésus il nous faut d'abord écouter, écouter longuement. Il nous faut « dérouler le Livre », savoir nous « émerveiller » de ce que comporte le projet d'amour que nous avons à servir et qui nous dépasse de toutes parts ; pour apprendre ainsi ce dont Dieu ne veut plus, un simple culte d'actions extérieures qui n'engage pas l'être en vérité (« ni sacrifice, ni oblations ») et ce que par contre il attend, « vouloir sa loi au plus profond de notre être » (cf. Ps 40, passim). Il nous faut donc, et le Père Dehon le fait souvent, redire avec l'enfant Samuel : « Parle, car ton serviteur écoute » ; et prier avec Salomon au début de son règne : « Seigneur, donne à ton serviteur un coeur qui écoute ».
Pour mieux cerner l' originalité spécifique de cette « écoute » dehonienne, il nous faudrait rassembler les principaux passages scripturaires auxquels le Père Dehon nous renvoie le plus souvent. C'est là notamment, dans ces « rendez-vous » privilégiés avec la Parole que lui suggère l'Esprit et auxquels il nous invite lui-même, c'est là, il me semble, que pour une bonne part nous trouvons la source et l'expression même de sa « spiritualité ». Non pas que nous devrions ignorer ou déprécier l'apport d'autres sources, Augustin et Bernard, Gertrude, Marguerite-Marie, « l'École française de spiritualité », etc... Mais en portant attention surtout à ces textes bibliques, nous verrions vite la densité de chacun et en même temps leur convergence, leur complémentarité, et combien cet ensemble nous porte au coeur même de l'Évangile, et avec quelle vigueur et avec quelle pertinence pour nous aujourd'hui.
Nous ne pouvons pas le faire ici, et je ne veux pas vous accabler d'une liste de références : cf. dans le livret cité plus haut, pp. 46-48, vous y trouverez quelques-uns de ces principaux textes. Attentivement médités, replacés dans leur contexte, ils nous appellent à l'émerveillement et à la responsabilité autour de ce qui est l'essentiel de la Révélation : notre monde, bien réel dans ses richesses, dans ses potentialités, avec ses conflits, le drame du péché personnel et collectif, ses défis permanents, ce monde est réellement aimé de Dieu qui le conduit à son achèvement selon son projet de vie, de salut : nous devons le voir, ce monde, l'assumer dans la lumière et la force inépuisable de cet amour. Un amour si étonnant qu'il nous vaut le don du Fils Bien-Aimé, sa venue dans notre chair, pour sauver. Jésus – ce nom signifie « Dieu sauve » ! – a accompli ce salut - « Consummatum est »: par le don total de lui-même pour « faire l'oeuvre du Père » à travers le partage le plus authentique de notre condition, par l'amour sans barrières et « jusqu'à l'extrême » de son Coeur « doux et humble », plein de compassion et de miséricorde en particulier pour les « petits », les « pauvres ». Sauveur, il l'est par la Parole qu'il enseigne avec une « autorité » qui libère et qui construit, par les gestes qui guérissent et redonnent dignité et espérance ; Parole et gestes par lesquels la communauté de ses disciples devra prolonger sa mission. Car il sauve aussi en éveillant des bonnes volontés qui, après sa mort et dans l'Esprit de sa résurrection, seront rendues capables de transformer ce monde par l'« incendie de l'amour » qu'il est venu « jeter », en promettant sa présence jusqu'à la fin du temps.
Telle est, dans un résumé bien audacieux, la Bonne Nouvelle que le Père Dehon ne cesse d'apprendre, pour lui et pour nous : elle comble et unifie sa vie . Déjà quand, à 13 ans, durant la nuit de Noël il s'attarde devant la crèche à dialoguer avec l'Enfant Pauvre, le Sauveur que Dieu nous donne, « joie pour tout le peuple ». Il prolongera ensuite ce dialogue, sous des formes très diverses et tout spécialement avec Marie et Jean au pied de la Croix, contemplant Celui dont le Côté ouvert est la porte qui donne accès au mystère de Dieu. « C'est au pied de la Croix que j'aime à méditer le salut ». « Le Coeur de Jésus, l'amour de Jésus, c'est tout l'Évangile... Il n'y a pas à chercher dans l'Évangile autre chose que l'amour de Jésus depuis son Incarnation jusqu'à sa mort... L'amour vivifiant que j'ai [Jésus] pour les hommes est la lumière qui éclaire tous ces mystères , c'est une lumière vivifiante . Que l'on examine bien toutes les prédications de Notre Seigneur, on y trouvera toujours l'enseignement de cet amour, dévoué, généreux, filial pour Dieu, tendre, suave et plein de force pour les hommes... Il nous faut étudier le Sacré Coeur dans l'Évangile : tout est là ! »...
Pourquoi retenir cette fréquentation de la Parole de Dieu comme le premier trait précisant l'actualité de notre Fondateur? Lui-même n'est en rien un bibliste, ni même un commentateur de l'Écriture : rien d'original vraiment à ce sujet, de nombreuses dépendances, bien des surprises mêmes... Mais il est un « spirituel », passionné par le Christ , Parole de Dieu dans notre chair : il le cherche et sait le trouver, inséré dans la tradition de son Peuple, confessé dans la foi de ceux et celles « qui ont vu et touché le Verbe de Vie », la communauté de l'Église réunie pour en témoigner. De cette Parole il a faim et soif, il s'en nourrit et la propose comme point de départ incontournable pour notre vie d'union au Seigneur. Il aime à en faire comme un « bouquet spirituel » au terme de ses nombreuses méditations, pour en garder fraîches la saveur et la force à travers les mille occupations de ses journées.
Les insistances, certes, ont été diverses au cours de l'histoire, et les pratiques, plus ou moins heureuses ; mais pour l'essentiel l'Église n'a jamais cessé, « surtout dans la liturgie, de prendre le pain de vie sur la table de la Parole de Dieu et sur celle du Corps du Christ pour l'offrir aux fidèles » (Vatican II). Or depuis le siècle qui nous sépare du Père Dehon et notamment autour du dernier Concile, dans une admirable recherche oecuménique l'Esprit pousse l'Église à prendre une conscience renouvelée de ce primat de la Parole . On a pu parler d'une véritable « épiphanie de la Parole de Dieu dans la communauté chrétienne, la restitution de la Parole au Peuple de Dieu... » : ainsi dans l'étude spécialisée et l'interprétation, dans la réflexion théologique et la transmission, prédication, liturgie et pastorale sacramentelle, catéchèse et catéchuménat, prière personnelle, présence au monde... Sans sous-estimer les progrès réalisés, on peut affirmer que notre Église est encore loin d'en avoir tiré toutes les conséquences, d'avoir mis en oeuvre toutes les potentialités de fécondité renouvelée.
Aujourd'hui , alors que notre société un peu partout se « sécularise » ; quand souvent la relation à Dieu semble inexistante ou insignifiante, ou quand on voudrait la cantonner au seul domaine privé ; quand la recherche encore vive d'un sens global de l'existence se dilue souvent et se dévoie en des croyances vagues et fragiles (cf. le new age, l'ésotérisme, la superstition...), ou se résout en des affirmations rigides, souvent fanatiques (cf. les sectes, les fondamentalismes, qui violentent gravement la religion par le terrorisme) ; dans un monde souvent inquiet et pessimiste, avant tout préoccuper de sa sécurité et de l'affirmation d'identités nationales, religieuses..., un monde tenté par la consommation et l'individualisme et qui tout en parlant sans cesse de l'amour reste pour beaucoup un monde dur, peu fraternel... Aujourd'hui donc, ce recentrage de notre foi , de la vie en Église autour de la Bonne Nouvelle de l'amour de Dieu en Jésus-Christ , revêt une importance toute particulière. Et par tout l'héritage qu'il nous laisse, le Père Dehon nous porte à y contribuer, en participation d'Église engagée dans la démarche oecuménique.
À notre place, modeste assurément, vivre aujourd'hui à partir du modèle qu'est le Fondateur, dans le dynamisme de son inspiration, ne serait-ce pas en particulier : accentuer le plus possible l'approche studieuse des Livres Saints reçus dans la Tradition de l'Église ; mais surtout éclairer et motiver sans cesse notre vie, nos formes de présence et de service, à partir de la Parole « gardée fidèlement » comme manifestation de l'amour reçu et appel à notre réponse . En plus de la fidélité effective de chacun à « demeurer dans la Parole », un bon « test » de cette actualité pourrait être, en nos communautés et groupes de Famille dehonienne, la pratique habituelle de la lectio divina , si caractéristique de notre époque, surtout si nous la faisons porter en particulier sur les textes scripturaires que le Père Dehon lui-même a tant priés et proposés...
Le second aspect marquant de l'actualité du Père Dehon, je le résume dans une expression : ses « qualités humaines » . Tous ceux qui l'ont approché ont retenu son « humanité », la distinction et la densité de sa présence.
De sa famille, père et mère surtout qu'il a tant estimés et remerciés, de ses éducateurs dont beaucoup sont devenus des amis, il a hérité un ensemble contrasté de dispositions qu'un exposé sec résume mal : ils qualifient une forte et complexe personnalité. Notamment : droiture, clarté et rigueur, sensibilité vive mais aussi énergie et fermeté, fidélité, sens de l'effort et de la responsabilité, horreur de la paresse, de la médiocrité. Un attachement fidèle à ses racines, terre et patrie, traditions et culture, et donc le réalisme, l'amour du beau dans la nature et dans l'art, l'intérêt soutenu pour l'histoire et en même temps la fierté d'appartenir à un monde alors en pleine et difficile évolution, la joie d'en être authentiquement partie prenante, la confiance et le courage à travers les innombrables épreuves... Et surtout la qualité de son attention aux personnes, la délicatesse du coeur, la fidélité en amitié.
Le portrait reste très incomplet, bien froid... Mais voyons surtout qu'il s'agit de qualités très humaines avant tout, celles appelées couramment les « vertus naturelles ». Enrichies certes par l'éducation et l'étude, par une très large culture et ouverture sur le monde (ses lectures, ses voyages, ses relations, sa capacité de porter intérêt précis à ce qu'il rencontre...), elles rassemblent bien de ces valeurs « profanes » que le Pape Benoît XVI aime appeler « les valeurs non-confessionnelles » de l'humanisme moderne.
Non-confessionnelles : en ce sens qu'elles ne se rattachent pas directement, pas explicitement, à une tradition religieuse précise. Diversement selon les époques et les civilisations, elles expriment le fonds commun de la conscience humaine, de la sagesse universelle . Mais dans l'héritage de notre histoire, en particulier pour l'Occident et en tout cas pour le Père Dehon, elles sont indissociables de l'adhésion au Fils de Dieu devenu l'un de nous , de l'authentique solidarité de Celui « qui a planté sa tente parmi nous » . Le Fondateur a laissé d'innombrables pages, plans de conférences, notes, autour de cette contribution de l'Évangile du Christ à l'humanisation, à la civilisation : au cours des siècles l'Église a recueilli ces valeurs universelles, elle les a purifiées et développées largement par l'annonce de l'Évangile « jusqu'aux extrémités de la terre ».
Certes ce n'est pas une donnée spécialement « actuelle », elle a une longue histoire. Surtout lors des débats séculaires autour du Christ et de la grâce, la théologie traditionnelle a constamment affirmé que « la grâce présuppose la nature , et loin de la supprimer elle la perfectionne ». Cette affirmation revêt cependant, je crois, une indéniable actualité de nos jours : quand la « sécularisation » souligne l'autonomie, voire l'autosuffisance des réalités du monde, leur émancipation par rapport à toute référence religieuse. Plus radical, le « sécularisme » accentue l'opposition entre l'accomplissement de l'homme et l'adhésion à une foi, à une norme religieuse ; en établissant l'extranéité, et même l'incompatibilité entre le monde et Dieu, un Dieu transcendant, il contribue à instaurer « un monde sans Dieu » : un monde qui pour beaucoup, en réalité s'appauvrit et se « désenchante », se vide de ses valeurs spirituelles. Les conséquences, dans nos sociétés occidentales et bien au-delà, nous sont bien présentes, à bien des égards : en particulier dans la réflexion sur la personne humaine, sa dignité et sa liberté, la vie sociale, le sens de la vie et les « valeurs » qui l'ouvrent à son accomplissement.
Aujourd'hui l'Église souligne particulièrement le lien, harmonie et chemin de plein épanouissement, qui unit la réalisation humaine et l'adhésion à l'Évangile . Elle le fait surtout en scrutant sans cesse le témoignage des Écritures sur le Christ lui-même, en en explicitant les conséquences pour l'anthropologie chrétienne, promotion de la personne et organisation de société. L'instauration de la justice, de la paix... sont parties intégrantes de l'évangélisation. C'est la grande conviction qui traverse tout le Concile de Vatican II, particulièrement Gaudium et Spes ; et cf. les nombreux documents qui en reprennent tel ou tel aspect. Par exemple l'encyclique Redemptor hominis , qui dessine le programme du pontificat de Jean-Paul II (1979), ou, peu avant (avril 1978), le document « Religieux et promotion humaine » sur la convergence entre fidélité à l'homme d'aujourd'hui et fidélité au Christ, à travers notre service de vie consacrée dans l'Église ; aussi de nombreuses interventions de Benoît XVI, notamment dans ses rencontres avec les jeunes, ses homélies du dernier Carême...
« Quiconque suit le Christ, homme parfait, devient plus homme... En réalité le mystère de l'homme ne s'éclaire vraiment que dans le mystère du Verbe incarné » : ces deux brèves phrases de Gaudium et Spes résument bien cet enrichissement réciproque, et toujours à parfaire, entre la vocation humaine et la conversion évangélique. Et c'est toujours la méditation de la présence du Verbe de Dieu en notre chair qui en est l'inépuisable révélation. « Qui me voit, voit le Père ! » : surprenante affirmation que le Fondateur ne cesse de recueillir. C'est en contemplant le Christ que l'on apprend vraiment Dieu et l'homme. À mesure que l'on prend au sérieux l'adhésion authentique au Christ , - « au vrai Jésus de l'Évangile », insiste-t-il – on grandit en humanité , on perçoit mieux la dignité inviolable de la personne humaine, et le zèle pour la promouvoir en toutes ses implications s'affermit et se concrétise, en particulier dans le combat pour instaurer une société juste pour tous, vraiment solidaire. Mais dans le même mouvement, à mesure que l' on scrute le coeur humain , ses aspirations les plus secrètes, sa fragilité et son plus tenace désir de vivre, la phrase de saint Jean retentit en nous dans toute sa vérité: « Dieu est Amour. En ceci s'est manifesté l'amour de Dieu pour nous : Il a envoyé son Fils unique dans le monde afin que nous vivions par lui » (1 Jn 4, 8-9).
Le temps manque pour détailler les diverses implications de cette piste, il le faudrait pourtant pour en saisir mieux la portée actuelle. Reconnaître d'abord combien elle caractérise l'exemple que nous laisse le Père Dehon, par sa vie, en tous ses écrits et dans ses engagements multiples. Et noter de nouveau combien la source en est avant tout la lecture de l'Évangile, le mystère de l'homme-Dieu . Dieu nous donne son Fils, de l'intérieur de notre condition présente : « né d'une femme » comme nous le sommes tous. Avec le Psaume 45 le Fondateur aime chanter Jésus comme « le plus beau des enfants des hommes », le plus accompli en humanité authentique selon l'intention de Dieu notre Père: dans la pauvreté de Bethléem et la simplicité commune de Nazareth, dans la proximité à tous sans exclusive aucune et par la transparence de sa vie, dans la tendresse et la miséricorde de son coeur « doux et humble », et surtout dans la liberté et le courage humain, la fidélité de son amour « jusqu'au bout, jusqu'à l'extrême ». « Voici l'Homme, voici votre roi ! » : des paroles qui dépassent infiniment Pilate qui les prononce devant le prétoire de Jérusalem. Pour toutes les générations, dans l'extrême impuissance où l'a conduit son abaissement et qui marque en même temps le sommet de sa vérité, Jésus « est l'Homme par excellence » , commente le Père Dehon, l'Homme dont l'esprit doit inspirer quiconque veut transformer réellement le monde. Celui qui dans la lumière pascale est manifesté comme « l'Homme nouveau, créé selon Dieu, dans la justice et la vérité », celui « en qui tout a été réconcilié », car « Dieu s'est plu de faire habiter en lui toute la Plénitude ».
Rien d'insignifiant si le Père Dehon a tant oeuvré pour faire mieux reconnaître par l'Église universelle la grande leçon de saint Irénée de Lyon : « La gloire de Dieu, c'est l'homme qui vit... Et l'homme qui est vivant, c'est celui qui voit Dieu ». Et s'il a si souvent repris la confidence de saint Augustin : « Tu nous as fait pour toi, Seigneur ; et notre coeur est sans repos tant qu'il ne repose pas en toi ». Il exprime ainsi la dimension, inséparablement humaine et chrétienne, de sa « spiritualité », à partir du cri de saint Paul : « Pour moi, vivre, c'est le Christ ». Après bien d'autres qui ont uni passion pour le monde et passion pour le Christ, il atteste à nos générations d'aujourd'hui que loin de mépriser l'humain, aimer le Christ c'est aimer et promouvoir la vie réelle , la vouloir belle et féconde, la réussir en toutes ses dimensions. Et en militant de toutes manières pour l'avènement du Règne du Coeur de Jésus, il voudrait réveiller dans l'Église la conscience de sa mission propre : annoncer la Bonne Nouvelle aux « pauvres », rapprocher le Christ et les masses humaines pour lesquelles Il est venu. C'est la conviction que résume ainsi un auteur contemporain, auteur du livre « Joie de croire, Joie de vivre » : « Tout ce qui humanise divinise, et tout ce qui divinise humanise » (P. Varillon). Nous la verrions concrétisée en parcourant le témoignage que nous livre le Père Dehon par toute sa vie.
Ainsi par exemple dans la tâche d'éducation : à partir de ce qu'il a reçu lui-même, il a eu à coeur d'être présent à la jeunesse, pour former des « personnes fortes », « trempées », capables d'apporter une contribution lucide et responsable à la vie de la société à partir de leur foi chrétienne. Pensons aussi à son souci d'impliquer les laïcs chrétiens dans la participation à la vie du monde, oeuvres d'Église et présence au monde du travail, de la vie sociale, de la politique; souvenons-nous des innombrables et émouvants appels à « sortir de nos sacristies » pour « aller au peuple », nous mettre effectivement et efficacement « à l'oeuvre », l'oeuvre de la justice et de la charité selon l'Évangile ... Ainsi de son combat diversifié pour promouvoir « le vrai et beau progrès de la dignité humaine ». En particulier par « le culte des pauvres, qui est devenu le caractère distinctif de la religion chrétienne » : la défense des « petits », les laissés pour compte d'une société qui se coupe de sa référence évangélique au moment où elle vit un extraordinaire développement scientifique et industriel.
Mais aussi, et pour lui-même en premier lieu, l'attention constante et exigeante accordée aux attitudes et aux « petites choses » de la vie courante. Souvent passées sous silence ou très peu mises en valeur, elles sont tellement « petites » par leur monotonie et leur banalité !, elles peuvent devenir « très grandes » par l'amour qui les porte, en communion à la « vie cachée » de Jésus « obéissant ». Sa correspondance notamment exhorte souvent à des « vertus humaines » comme le service par le « devoir d'état », la simplicité, la discrétion, la politesse, le respect d'autrui et la loyauté, le sens du travail, la régularité et la propreté... Et par-dessus tout, la fraternité, la patience et tolérance, la cordialité ... Autant de vertus, de valeurs qui traduisent le respect de soi-même et d'autrui : ne peuvent-elles pas, ne doivent-elles pas contribuer aujourd'hui encore à l'avènement d'une société authentiquement humaine ?
C'est la complémentarité, « l'admirable échange » que la liturgie chante en célébrant le mystère de Noël. Loin de déplorer un antagonisme ou une « dichotomie » entre la démarche de contemplation et l'engagement de l'action, sans ignorer cependant la difficulté de la mise en oeuvre concrète, le Père Dehon atteste l'harmonie et l'interpénétration de ces deux dimensions qui résument l'Évangile. Parmi de nombreux textes, celui-ci : « La plaie du coeur de Jésus est une éloquente école d'amour. En la contemplant, on est irrésistiblement gagné par l'amour, et l'on veut aimer de ce bel amour de compassion qui, fondant d'abord le coeur en d'infinies piétés, le relève ensuite fortifié pour tous les dévouements » (OSP 5, p. 473). L' Eucharistie , au coeur de nos journées si occupées, nous renouvelle dans cet « « échange » : à partir de la pauvreté de ce que nous sommes, de ce que nous apportons, la communion à l'unique et parfaite oblation, l'accueil de la Présence pour tout « diviniser ». Dans ce contexte le Père Dehon répète souvent le propos tellement engageant, tellement actuel, de saint Paul : « Tout est à vous, mais vous êtes au Christ, et le Christ est à Dieu ».
J'en viens à un troisième aspect exprimant l'actualité du Père Dehon. Il est déjà inclus dans ce qui précède, il en est inséparable. L'inspiration du Fondateur, et son actualité, sont en effet un ensemble où tout se tient ; plus qu'un programme qui se détaillerait point par point, c'est l'unité d'une vie. C'est pourquoi je ne fais que l'évoquer en quelques lignes, je le résume par l'expression : « la voie de l'amour ».
Ces mots renvoient tout de suite au livre : « De la vie d'amour envers le Sacré-Coeur ». C'est le titre que le Père Dehon a donné à l'un de ses ouvrages de méditations : sinon le plus personnel, sans doute le plus accessible et, avec les trois « Couronnes d'amour », le plus caractéristique de sa spiritualité. En réalité, nous le savons, il y dépend de plusieurs sources, dont un traité : De la voie d'amour... , qu'il utilise abondamment. La « voie », la « vie » : nous retrouvons l'influence johannique, « Je suis le Chemin, la Vérité, la Vie » (Jn 15, 6). Jésus nous met dans notre Vérité selon le Père, parce qu'il est le Chemin qui conduit à la Vie. Notons aussi que ce petit livre date des années 1897-1900 : l'époque du plein engagement militant pour propager la doctrine sociale de Léon XIII (cf. les « conférences romaines » qui deviendront la « Rénovation sociale chrétienne »). C'est un nouvel indice de l' unité vécue entre communion au Christ et présence active au monde.
En prenant le nécessaire recul par rapport à un langage qui reflète la sensibilité et le style d'une époque, repérons les principales pistes que propose cette « Voie de l'amour », en signalant celles qui semblent le plus signifiantes pour nous aujourd'hui.
« La voie d'amour est la plus parfaite, la plus simple, la plus douce et la plus facile » : ainsi commence La Vie d'amour . En contraste évident avec la spiritualité répandue à cette époque : où depuis plusieurs siècles le jansénisme inculquait la crainte devant un Dieu sévère dont la colère doit être apaisée par la souffrance et le renoncement ; dans une société libérale axée sur le profit, où souvent la prédication exhortait les pauvres, injustement méprisés et marginalisés, à n'espérer la compensation méritée que dans un autre monde... C'est alors qu'après d'autres le Père Dehon propose la voie la « plus avantageuse » pour vivre le présent : la voie de l'amour.
Sans prétendre le moins du monde résoudre ainsi tous les problèmes brûlants de la justice sociale, il est attentif à ce qui reporte au principe, à la source même de toute la morale évangélique : il propose la voie qui surmonte la paralysie de la peur comme la fixation excessive sur les « mérites » , toutes deux faussant ce que la Révélation nous dit de Dieu et de la personne humaine, sa créature privilégiée. Car la « voie de l'amour », tout simplement, ouvre à la joie d'aimer : reconnaître l'amour pour y répondre en toute liberté. Au lieu de disperser en des méthodes d'exercices qui peuvent être une aide mais devenir un pesant fardeau, elle simplifie et unifie l'être en l'appelant à partir de son plus profond désir. Elle nous saisit par le meilleur de ce que nous sommes : avant tout un coeur, un coeur fait pour aimer.
L'amour est la voie la plus parfaite : en ce qu'il correspond à notre désir le plus authentique , le plus tenace, sous-jacent à tous nos espoirs, à toutes nos initiatives. C'est la conviction de saint Paul, « l'amour est le don suprême, la voie qui dépasse toutes les autres » (1 Co 12, 31). Le Père Dehon commente souvent l'hymne célèbre par lequel l'Apôtre évoque les conséquences concrètes de l'adhésion au Christ : « C'est ce qu'il y a de mieux, la charité patiente, douce, bienveillante ». Et avec saint Augustin notamment, il souligne combien, avant d'être une « vertu », l'amour est la « structure » même de notre être tel que Dieu l'a voulu, le Dieu-Amour qui nous a créés « à son image et ressemblance ».
Nous sommes façonnés, modelés pour aimer. L'amour est comme ce « poids » qui nous attire irrésistiblement vers notre centre de gravité et qui dessine aussi notre identité : « Pondus meus : amour meus » (S. Augustin). C'est pourquoi « on fait volontiers ce que l'on aime ». Le Père Dehon rappelle donc que si l'amour est un « commandement », il n'aurait pas dû en être ainsi : c'est à cause du grave désordre que le péché est venu inoculer dans l'oeuvre de Dieu. « Vous ne deviez pas avoir besoin de ce précepte. Cette inclination était au fond de votre être. Aimer, c'était le cri de la nature elle-même au fond de la création ». C'est le désir , l'« êros » qui dynamise toute la vie , le développement de la création, surtout du couple humain, homme-femme, qui a reçu la vocation de « l'emplir et de la soumettre » .
Pourtant l'amour est devenu un précepte , un commandement : et même le premier, l'unique, selon toute l'Écriture telle que la recentrent Jésus et ses disciples (Paul, Jean...). Il le fallait , car après la rupture du péché le « désir » peut toujours devenir « convoitise », sans cesse il doit être converti, éduqué, purifié en « agapê »; mais jamais nier ni étouffer ! Le péché doit être lucidement et énergiquement dénoncé, c'est le drame de la fermeture sur soi dans la négation de Dieu, avec les multiples désastres qui en découlent, l'asservissement aux idoles que le coeur humain ne cesse de se chercher en substitution de Dieu : le culte de l'avoir, de l'argent, la haine et la violence qui traduisent la peur et le refus de l'autre, les drogues et toutes les fuites, la sensualité, la division sous toutes ses formes... Dénoncer, et plus encore, déplorer : éprouver comme un incompréhensible contre-sens , souffrir en notre coeur d'une blessure qui est d'abord celle de Dieu, du coeur du Christ: « L'amour n'est pas aimé ! ».
Mais autant et plus que multiplier les préceptes et les interdits, il nous faut précisément non pas réprimer « l'éros » mais le convertir en « agapê » . Et c'est en reflétant dans nos existences le Visage Glorieux du Christ mort par amour et fait Seigneur de l'univers, en qui tout est « récapitulé » et en qui nous-mêmes sommes recréés par la foi vive et le baptême, c'est ainsi que l'annonce de l'Évangile pourra « toucher les coeurs » (expression chère au Père Dehon). Car le Royaume reste bien cette « perle précieuse » dont la découverte comble de joie parce qu'elle accomplit toute l'attente humaine dans l'ouverture à Dieu.
L'actualité de cette insistance ? Depuis toujours, et spécialement aujourd'hui, l'amour, la réussite de la vie, son sens même ; aussi, en contre-pied, les échecs, les déceptions et les déviations : sous des formes variées, n'est-ce pas le refrain indéfiniment repris ? C'est un constat, il demanderait nuances et réflexion. Un autre constat, significatif lui aussi : dans la proposition de l'Évangile, combien l'Église aujourd'hui se rend attentive à ce primat de l'amour ? Ainsi par exemple Jean-Paul II, « l'homme ne peut vivre sans aimer » ; et l'encyclique de Benoît XVI, Deus caritas est , où l'union de l'éros et l'agapê est considérée en Dieu même avant de tracer pour nous, à partir du mystère de Jésus, « la voie de l'amour ».
C'est dans le contexte de cette actualité plus large que nous pouvons apprécier celle du Père Dehon. Sans négliger d'autres aspects, mais en les recentrant sur ce qui est vraiment l'axe de sa vie : l'attrait que dans les Évangiles Jésus exerce sur les foules , leur faim d'entendre sa Parole neuve et libératrice, le désir de le rencontrer, de le « toucher », qui répond à sa propre initiative de proximité, l'émerveillement et la joie de louer Dieu qui en son Envoyé vient visiter son peuple... et qui par Lui, « fait bien toutes choses : il passe en faisant le bien ! »
Voici simplement quelques indications tirées du message dehonien, elles témoignent de la passion du Fondateur pour la Personne du Christ, pour sa Parole, sa présence. Ainsi la place faite à des textes comme Ga 2, 20, Mt 11, 28-29, Jn 15 et 19, 34-37... Autant de « lieux privilégiés » de sa lectio divina , tous ils attestent la générosité, la joie de suivre Jésus , de rester en sa Présence : « Venez à moi , tous les courbés de la vie, mettez- vous à mon école, chargez-vous de mon fardeau ; C'est Lui qui vit en moi, il m'a aimé, il s'est livré pour moi ; demeurez en moi , dans mon amour, sans moi vous ne pouvez rien faire ; nous contemplons celui que nous avons transpercé... Le Père Dehon ne cesse d'exhorter à cette union avec Notre-Seigneur , sans elle il est lui-même « dans le désarroi » : « cet amour ardent est le seul chemin où je puisse marcher un peu solidement ».
Il parle d'amour, mais plus encore d'« amitié », un échange plus personnel, et même de « familiarité », fervente et constante, qui prend tout le coeur dans le concret banal de chaque jour... Selon Mc 3, 13-16 et Lc 6, 12, c'est « pour être avec lui » qu'après toute une nuit de dialogue avec le Père sur la montagne, il appelle à lui « ceux qu'il voulait », chacun distingué par son nom, reconnu et aimé en ce qu'il est d'unique. Pour être avec lui : par ce partage quotidien de vie, ils apprendront peu à peu qui il est vraiment dans son mystère, d'où naissent ses choix surprenants, sa liberté très neuve qui est d'abord obéissance la plus fidèle.
Sur la « voie de l'amour » ce partage de vie est absolument premier . Il éduque à faire la vérité sur nous-mêmes d'abord, à prendre conscience de notre permanente fragilité : parmi les douze appelés, il y a « Judas Iscariote, celui-là même qui le livra ». Il y a Pierre et son triple reniement, et surtout son repentir qui ouvre l'accès au pardon : la fidélité d'amitié du Seigneur se révèle surtout dans notre faiblesse, pour qu'elle devienne motif de notre réparation par l'amour et dans le service, pour nous associer à sa mission. « M'aimes-tu ? Pais mes brebis ! » « Il les institua pour être avec lui, et les envoyer prêcher, avec pouvoir de chasser les démons ». Car il est impossible de communier en vérité à ce qu'est Jésus sans communier à l'amour de Celui qui l'envoie, amour qui dans son coeur d'homme devient feu dévorant, ardent désir de célébrer la Pâque libératrice. « Je suis venu jeter un feu sur la terre, et comme je voudrais que déjà il fût allumé ! J'ai désiré ardemment mangé cette pâque avec vous avant de souffrir... ». « Familiarité » donc : mais tout le contraire d'un refuge sentimental , égoïste et paresseux, ignorant ce qui est au coeur de la venue de Jésus : le combat de la Lumière et des ténèbres, « rassembler les enfants de Dieu dispersés ». Selon saint Paul, il s'agit « d'avoir en nous les sentiments qui sont en Christ Jésus », dépouillement, abaissement pour le service par le don total de soi selon la volonté du Père.
Ce qui comporte en particulier la passion pour l'oeuvre de l'Évangile : « L'amour du Christ nous presse... Annoncer l'Évangile... est une nécessité qui m'incombe. Oui, malheur à moi si je n'annonçais pas l'Évangile ! ». Le courage inventif, le zèle puisé et renouvelé dans l'Eucharistie , la générosité de tout laisser pour suivre le Maître et Ami, pour communier à l'inlassable pitié et compassion de son coeur pour toutes les brebis égarées, même une seule sur 99, et pour les foules humaines errantes : pour les ramener à l'unique bercail du Père. « Le Père m'aime parce que je dépose ma vie pour la reprendre. Je suis venu pour qu'on ait la vie, et qu'on l'ait en abondance ». C'est surtout dans ces textes que le Père Dehon a puisé l'inspiration de toute sa vie, pour que nous y puisions nous aussi, pour la vivre dans un monde dont l'attente est toujours aussi actuelle...
Dans la croissante conscience de sa pauvreté, il les commente par tout ce qu'il est , ce qu'il enseigne : présence parmi les jeunes ouvriers des quartiers pauvres de Saint-Quentin, formation de la jeunesse, du laïcat, combat pour la justice et la charité, inséparables ; la fondation de sa Congrégation pour « aimer et faire aimer Notre Seigneur », en particulier par la qualité d'une vie fraternelle à cause de Lui : « Sint unum » ; l'ouverture sur le monde par-delà les frontières, sa préoccupation permanente pour la mission lointaine dès son séminaire et jusqu'à son dernier souffle.
Mais par-dessus tout, son insistance lancinante à dénoncer le mal de l'ingratitude , de l'indifférence et de la tiédeur : « Notre Seigneur ne souffre pas la négligence », « La tiédeur est le péché le plus grand », c'est la méconnaissance et le mépris de l'amour, « c'est le point malade, le point faible » en nous et autour de nous. Et le sursaut toujours jeune, la victoire de la confiance. Parmi les « slogans » dont il nourrit ses journées, à travers épreuves et difficultés, revient sans cesse ce cri du Psalmiste : « Seigneur, en toi j'ai mis ma confiance ! je ne serai pas confondu ! » ; et c'est en même temps un appel, une espérance : « Que je ne sois pas confondu ! ».
C'est un survol rapide que je viens de vous proposer, survol d'un territoire immense et riche de contrastes. En repérant quelques aspects plus éclairés, sans pourtant ignorer les autres laissés davantage dans l'ombre. Ce survol, chacun peut le reprendre à son compte , selon sa culture et sa sensibilité, sa propre perception des besoins et défis plus urgents dans l'actualité de sa situation. Souvenons-nous cependant des recommandations du Fondateur : « La vérité et la charité ont été les deux grandes passions de ma vie ; et je n'ai qu'un désir, c'est qu'elles soient les deux seuls attraits de l'Oeuvre que je laisserai, s'il plaît à Dieu !... J'ai été amené par la Providence à creuser bien des sillons, mais deux surtout laisseront une empreinte profonde : l'action sociale chrétienne et la vie d'amour , de réparation et d'immolation au Sacré Coeur de Jésus... Que notre Oeuvre est belle ! Puissions-nous la bien comprendre et l'accomplir avec courage ! »