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La Maison du Sacré-Cœur pendant la Guerre

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Profezia e comunità religiosa

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I Cento Anni della Scuola Apostolica di Albino

   

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LA MAISON du SACRÉ-COEUR PENDANT la GUERRE

Notes du Père DEHON : B 40/ 6 (1 – 4) Inv. 676.00

CAHIER 1

[ p. 1 ] Quelques notes sur la maison du Sacré-Coeur à Saint-Quentin pendant la guerre.

I. Avant l'occupation

Fin juillet, je revenais d'un pèlerinage à Notre-Dame d'Albert et d'une visite aux sanctuaires d'Arras et de Cambrai avec deux scolastiques hollandais, le frère Meyer et le frère Govaart.

Que sont devenues depuis lors ces deux églises si intéressantes ? La basilique d'Albert était une merveille de décoration moderne, tout y est à refaire.

Le 1 er août, c'était la guerre. Mes deux jeunes gens allaient être bloqués, ils prirent le dernier train qui leur permettait de regagner la Hollande.

Régulièrement, il ne devait y [ p. 2 ] avoir avec moi au Sacré-Coeur que le Père Urbain et le frère Objois, les lois de l'expulsion étaient encore en vigueur. Mais les circonstances m'amenèrent toute une communauté. Le Père Black vint habiter avec nous pour faire les fonctions d'aumônier à l'ancien pensionnat de la Croix. Il m'amena sa cuisinière, Madame Charpentier, et peu après un petit séminariste, Henri Vivier. Le Père Devrainne, les frères Bontemps et Delvigne étaient à Saint-Quentin pour leurs vacances. Ils vivaient avec nous. Le Père Burg se rendit pour son service militaire à Argentan, il y prit la tunique, puis on me le renvoya après quelques jours, le ministre Massimy croyait avoir trop de monde.

Le Père Comte, mis à la réforme à Amiens, nous revint aussi.

[ p. 3 ] Le Frère Roy, dans l'ardeur de ses 20 ans, était accouru de Clairefontaine pour s'engager, bien qu'il n'eût que deux doigts à la main droite, mais le bureau de recrutement ne fonctionnait plus. Roy me resta aussi. Avec le jeune domestique, cela me faisait treize personnes.

Le Père Comte alla tenir compagnie au Père Mathias et faire le curé à Fayet, nous restions douze.

Les nouvelles devenaient impressionnantes. L'Autriche avait fait la première déclaration de guerre à la Serbie, et l'Allemagne à la Russie.

On se disputait les journaux. On apprenait vaguement les souffrances cruelles de la Belgique et le recul de notre armée.

Beaucoup de Belges s'enfuyaient [ p. 4 ] vers la Hollande et vers la France. Le dernier train nous arriva de Quévy. Il passa à Saint-Quentin sans s'arrêter. On y avait vu le Père Gilson assis sur le bord d'un wagon de marchandises et abrité sous son parapluie. Il me télégraphia de Paris. S'il a reçu ma dépêche, elle a dû être la dernière expédiée de Saint-Quentin le 26.

La poste, la banque, les administrations s'enfuyaient vers Paris. Nos journaux cessaient de paraître, c'était l'attente fiévreuse.

[ p. 5 ]

II. L'entrée des bataillons allemands, le 28 août.

La ville n'avait comme défenseurs que le 10ème régiment territorial, des bourgeois, des pères de famille, sans entraînement militaire et sans artillerie.

Ils firent un semblant de défense sur les routes du Cateau et de Guise. Quelques-uns furent tués, beaucoup s'enfuirent. Le Capitaine Jean Lecot, notre ancien élève, sauva sa Compagnie en se retirant à temps vers la Somme.

Le soir à 4 heures, au son des fifres et des tambours, des régiments s'avançaient vers le centre de la ville par la rue Saint-Jean et par la rue d'Isle. Nous étions sortis de la maison pour voir ce qu'il y avait. Quelques-uns disaient : « Ce sont les Anglais ». Mais non, c'étaient les Allemands. Quelques territoriaux raccouraient vers la caserne. [ p. 6 ] Les Allemands, bons tireurs, les abattaient au passage. J'en vis tomber un rue Antoine Lécuyer. Il était temps de rentrer.

Bientôt on frappait à notre porte. C'était le curé de Maissemy, qui criait : « Ouvrez donc ! Ouvrez donc ! ». Puis un territorial de Flavy, vêtu en civil, et un autre, bien connu chez nous, Louis Hiver, qui a été dix ou onze ans élève de l'école Saint-Clément.

J'engageais l'habitant de Flavy à s'en retourner tranquillement chez lui, puisqu'il était en civil, et je gardai Louis Hiver. Il rentrait de son poste de garde à Lesdins. Il s'était débarrassé de son attirail militaire dans un petit restaurant où on lui avait donné de vieux effets civils. Il allait être notre hôte tout une année.

[ p. 7 ] L'armée allemande se logeait en ville. J'eus pour ma part trois médecins ou chirurgiens. C'était pour une nuit seulement. Ils apportaient un beau filet qu'on leur fit cuire, puis ils se couchèrent. Les soldats en ville faisaient partout bombance et demandaient partout à manger et à boire.

À minuit, grand tapage à la porte, une bande de soldats ivres criaient : « Champagne ! Champagne ! ».

Objois ne perd pas la carte, il leur dit : « Attendez, je vais appeler le chef ». Ils semblent comprendre cela et répondent : «  Ja, le chef ! le chef ! ». Il y avait sans doute parmi eux quelque garçon d'hôtel qui croyait qu'il s'agissait du Chef de cuisine. Mais Objois court réveiller un des [ p. 8 ] majors qui s'écrie : « Fort ! Fort ! », avec une phrase qui signifiait : « Fichez-nous la paix, ou sinon ! ». La noce était finie. Les soldats s'enfuyaient et nous pouvions dormir.

Le lendemain, mes trois majors s'en allaient : « Nous allons à Paris », me dirent-ils. Quelques jours après, ils repassèrent à Saint-Quentin et ne revinrent pas loger chez nous, ils auraient été embarrassés de nous raconter ce qu'ils avaient vu à Paris.

En partant, ils me dirent encore : « Eh bien ! avons-nous agi en barbares ? ». Ils étaient heureux de faire remarquer que leur régiment n'avait pas les mêmes manières de faire que ceux qui terrorisaient la Belgique.

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III. Après la bataille de la Marne : le 15 septembre.

La grande armée envahissante s'était avancée jusque Paris. Le gouvernement se retirait à Bordeaux. Meaux était menacée, Saint-Denis élevait des barricades. Mais Dieu avait des desseins de miséricorde sur la France, il voulait lui laisser le temps de revenir à lui.

C'est alors qu'eut lieu, dans les premiers jours de septembre, ce qu'on a appelé la miraculeuse bataille de la Marne.

L'intervention divine n'était pas douteuse pour les hommes de foi. Nos généraux en chef, Castelnau, Pau et Joffre avaient prié.

Le sanctuaire de Montmartre qui dominait le champ de bataille était l'expression de la foi d'un peuple.

[ p. 10 ] On a parlé aussi d'une apparition de la Sainte Vierge. Il y a encore un mystère qui plane sur cette bataille qui devait décider du sort de la France et qui est la plus grande bataille que le monde ait encore vue.

Il y eut un désarroi chez les envahisseurs. Ils reculèrent de 50 à 60 kilomètres par jour. Amiens, Reims, Soissons furent libérés. Saint-Quentin resta occupé. Quelques journaux de Paris nous arrivaient, nous lisions dans l'Écho de Paris la description de la bataille par Albert de Mun. Les flots envahisseurs se retirèrent jusqu'à Saint-Quentin, mais la ville ne fut pas délivrée.

Le 15 septembre fut une journée d'espérance. Les cuirassiers français avec une batterie d'artillerie étaient à Fayet. Les canons [ p. 11 ] étaient derrière la maison de Saint-Clément, près du monument de 1870. Un de nos enfants, Louis Girardin, était là, il renseignait les artilleurs qui dirigeaient leur tir vers la caserne de Saint-Quentin. Notre maison du Sacré-Coeur commençait à être menacée. Nous sommes descendus à la cave, mais un moment seulement, le temps de dire un chapelet. Les Allemands n'étaient pas rassurés, mais nous n'avions pas assez de troupes à Fayet. Notre sort fut décidé ce jour-là, la ville allait être occupée indéfiniment.

Le jeune Louis Girardin trottait partout avec sa bicyclette. On le laissait faire. Il alla un de ces jours-là jusqu'à La Capelle. On le reçut chez mon frère. [ p. 12 ] Il nous rapporta la nouvelle que des reconnaissances françaises étaient allés jusqu'à Hirson.

Nous avons su depuis que le Père Joseph Paris était venu à pied de Quévy jusqu'auprès de son vieux père, mais les Allemands ne l'avaient pas laissé entrer dans la ville.

La retraite allemande nous apportait des milliers de blessés. Saint-Quentin allait être pour longtemps la grande ambulance allemande et la petite capitale des pays occupés...

[ p. 13 ]

IV. Les ambulances.

Les ambulances s'organisent et se multiplient. Le Palais de justice sera l'ambulance modèle. Ses beaux salons ont une grande allure, deux fois l'Empereur Guillaume est venu y apporter ses consolations aux blessés.

La belle salle Vauban a beaucoup de blessés français, les dames de la Croix Rouge s'y dévouent.

Le lycée et l'école Thellier sont de vastes ambulances allemandes.

Au pensionnat de la Croix, il y a une salle pour les Allemands et une pour les Français. Deux d'entre nos scolastiques, Bontemps et Roy y sont infirmiers, ils y passent plus d'une nuit. Le Père Black y donne les sacrements aux mourants, il les donne même de bonne foi à un Algérien, qui [ p. 14 ] n'était pas baptisé.

Il y a des ambulances spéciales pour certaines maladies. L'Institution Saint-Jean est réservée à ceux qui ont le cerveau ébranlé par la violence du tir des canons. Pauvre Saint-Jean, changé en maison de fous ! Un officier malade s'est jeté par la fenêtre du troisième !

Il nous faut des brassards pour entrer dans les ambulances. J'en mets un le dimanche pour aller dire la messe à la clinique des Soeurs de Saint-Erme.

Que de convois lugubres dans nos rues ! Les voitures d'ambulance amènent les blessés à un bureau de classement, rue du Palais de justice, et de là on les envoie aux diverses ambulances suivant la gravité de leurs blessures.

[ p. 15 ] À certains jours, il y a en a tant qu'on ne sait où les mettre. On les dépose à terre sur la place du lycée, autour de la statue du pauvre Henri Martin, jusqu'à ce qu'on ait fait de la place dans les ambulances en expédiant sur la gare les blessés qui sont transportables et qui iront se faire soigner dans le Nord, à Maubeuge et jusqu'à Cologne.

Chaque ambulance importante a sa chapelle et son aumônier. C'est ainsi que nous voyons rentrer Notre Seigneur au lycée et à l'hôtel-Dieu d'où les radicaux et socialistes l'avaient évincé.

Le Palais de justice et l'école Thellier ont leurs chapelles. Les Allemands ont d'habiles chirurgiens [ p. 16 ] qui se prêtent même à faire quelques opérations à des civils français.

La maison du Sacré-Coeur est entourée par les ambulances et leurs annexes. Plusieurs fois il fut question de nous envoyer promener pour mettre des blessés dans la maison. Nous avons eu recours à l'intervention bienveillante des franciscains et nous avons pu rester chez nous.

Toutes les maisons voisines, rue Antoine Lécuyer, celles du notaire Guiard-Latour, des demoiselles Fouquier et Marlier ont été réquisitionnées pour y mettre des cliniques spéciales.

CAHIER 2

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V. Prêtres et aumôniers.

L'Allemagne avait au front de nombreux aumôniers, prêtres catholiques et pasteurs protestants, en cela elle nous surpassait. Tous leurs soldats vont à l'office le dimanche.

Ils empruntaient nos églises pour le culte protestant comme pour le culte catholique. Pour eux, c'est un exercice... comme les autres, on y va parce que c'est la règle. Je ne blâme pas cela. Si vous êtes soldats, le gouvernement ne suppose pas que vous avez renié votre baptême, il vous mène à l'église le dimanche. La religion est de droit naturel, l'homme est un animal religieux.

Chez nous, le soldat est libre et va à peu à la messe. Les Allemands nous reprochent cela. Mais quand leurs hommes ne sont plus conduits à la messe, comme il arrive parmi leurs prisonniers, [ p. 18 ] en France, ils cessent bientôt d'y aller. Le respect humain les empoigne, comme il domine les nôtres.

Parmi les aumôniers, il y a du bon et du très bon. Il y a aussi des étrangetés et des faits regrettables. À Saint-Quentin, les aumôniers officiels étaient corrects. Les franciscains aux ambulances étaient des hommes zélés, studieux et d'un esprit large, ils nous ont rendu bien des services. Le Père Raymond était érudit, il a publié des brochures bien faites sur nos cathédrales.

Un aumônier du front, un Père de Steilh, était un homme de Dieu, il est venu plusieurs fois me voir. Il voyait dans la dédicace de nos rues à tous les mécréants un défi jeté à Dieu. Je lui exprimai ce que je pensais du chauvinisme injuste [ p. 19 ] et outré de la Gazette de Cologne.

Ces aumôniers usaient de pouvoirs bien extraordinaires : dire plusieurs messes le même jour, absoudre en masse un régiment qui part au front et donner à tous les hommes la communion après dîner. Faute de ciboires suffisants, ils consacraient des hosties dans des boîtes à cigares, ils auraient pu trouver mieux.

Quelques-uns, même des religieux, se laissaient entraîner au courant d'opinions qui suppriment la morale pendant la guerre. Un religieux d'un grand ordre expédiait à son couvent les livres choisis dans les bibliothèques des curés. Un autre allait chez un marchand d'ornements d'église à Saint-Quentin et prenait [ p. 20 ] pour quinze francs un calice de quatre-vingt francs. « C'est la guerre », disait-il. Avec cela ils justifiaient tout.

Ils étaient étonnés de voir qu'il y avait en France tant de foi, tant de couvents, tant de prêtres.

Leurs journaux de Cologne et autres leur avaient si bien dit que la France était une nation pourrie et sans religion !

Les aumôniers de Saint-Quentin voulurent bien envoyer les objets du culte de nos chapelles à Maubeuge. Je les ai en vain réclamés à Bruxelles. Les reverrai-je un jour ? Il y en a pour plus de dix mille francs, avec de nombreuses reliques et des objets précieux.

[ p. 21 ]

VI. Fayet.

Pendant ce temps-là, que devenait Fayet ? Le Père Mathias a eu sa bonne part d'épreuves. Sa maison a été constamment envahie. Ses provisions disparaissaient, on brûlait ses lambris, ses planches, ses barrières.

Il a pu conserver sa chapelle. Un jour cependant elle allait demeurer un magasin de blé. Monsieur le Maire l'avait indiquée aux occupants, mais nous fîmes vite des démarches auprès de l'autorité militaire par l'entremise de Monsieur Raymond et la chapelle fut sauvée.

Les bonnes dames Sarrazin aidaient un peu le Père Mathias à vivre.

Le Père Comte était là, faisant fonctions de curé. Les circonstances aidant, [ p. 22 ] il eut un plein succès. Presque toute la paroisse revint à la pratique religieuse. L'instituteur chantait à la messe, l'adjoint y assistait. Le Maire lui-même s'y montra aux grandes fêtes.

Un voisin de Saint-Clément s'obstinait cependant à travailler à son jardin toute la journée du Dimanche. Qu'il aille le voir maintenant, son jardin si soigné.

Le Père Mathias perdit son frère, Monsieur le curé d'Urvillers ; il obtint, non sans peine, la permission d'aller aux funérailles.

Le Frère Roy était aussi à Saint-Clément et l'abbé Doucy, un postulant. Le Père Comte leur enseignait la philosophie. Le jeune Bruyelle, dit Raynaut, étudiait le latin. Louis Girardin faisait les courses et [ p. 23 ] fabriquait des lampes au carbure...

J'allais à Fayet tous les quinze jours. On me donnait un laissez-passer. J'allais à pied, il n'y avait plus ombre de voiture à Saint-Quentin. Monsieur Hugues avait pu garder une rosse et un âne.

Les derniers mois, je n'avais plus de laissez-passer.

Le Frère Roy traduisait les communiqués allemands que Monsieur le Maire recevait de la Commandantur. Mais un jour il se brouilla avec le neveu du Maire, Monsieur Hazard qui était fort anticlérical.

Nos étudiants de Fayet avaient des laissez-passer pour venir aux cours à Saint-Quentin. On se prêtait ces fameux passeports, les soldats du planton n'y voyaient rien et les relations [ p. 24 ] restaient assez fréquentes.

À la fin, tout Fayet fut évacué. Les pauvres gens ne purent rien emporter qu'une petite valise, on les mena prendre le train à Vermand et Beaurevoir. On vit passer le Père Mathias et les Soeurs à la gare de Rocourt. C'est seulement plusieurs mois après que j'ai su qu'on les avait évacués sur Noyon et comme les Allemands se retirèrent bientôt de Noyon, le bon Père Mathias, étonné de se retrouver en pays libre, alla chercher de pieuses consolations à Lisieux auprès du Carmel.

[ p. 25 ]

VII. Nos hôtes au Sacré-Coeur.

Les premiers mois, nous avons logé cinq franciscains allemands, aumôniers et ambulanciers. Ils ne venaient que pour la nuit, ils mangeaient à l'ambulance du Palais de justice.

L'un d'eux prit la fièvre typhoïde, ce n'était pas rassurant pour la maison. Une dame de la Croix Rouge, Soeur Alexandra, venait le soigner. Ces dames s'appelaient Soeurs, Schweister, et n'avaient rien de monastique. Beaucoup d'officiers avaient enrôlé leurs amies dans la Croix Rouge pour les amener avec eux, c'était un monde peu édifiant. Soeur Alexandra était correcte et même pieuse. Fille d'un Hongrois et d'une Italienne, elle me dit qu'elle avait été gouvernante [ p. 26 ] des enfants du duc de Parme, elle voulait dire sans doute femme de chambre.

Plusieurs curés évacués de la Somme et du Pas-de-Calais arrivaient chez nous. Monsieur le curé de Curchy resta tout le temps. Il était prisonnier sur parole et devait se présenter matin et soir à la Commandantur. Orateur facile, il fit souvent pleurer les fidèles de la paroisse Saint Jean et il y eut des conversions.

Monsieur Sueur, curé de Montauban (Somme), nous arriva très déprimé, il avait vécu un mois dans sa cour sans lit. Il ne demeura pas chez nous, il fit venir sa famille et s'installa en ville. Fort édifiant, il rendit de bons services à Monsieur le curé de Saint-Martin.

Un bon vieux curé du Pas-de-Calais, [ p. 27 ] âgé de plus de 80 ans, arriva et se logea chez les Soeurs de l'Hôtel-Dieu. Il avait apporté de grands stocks de sermons, mais le brave homme n'eut plus l'occasion de prêcher, il mourut après quelques semaines. Sa vieille domestique se faisait servir par les Soeurs : « Je ne suis pas la cuisinière de Monsieur le curé, disait-elle, je suis sa gouvernante »... Le bon curé avait aussi apporté sa perruche pour ne pas la laisser aux mains des ennemis. Elle sera morte de chagrin après lui.

J'ai logé pendant des mois Louis Hiver, puis le jeune Sarmer, cousin du frère Bontemps. C'étaient des soldats déguisés et sans papiers. Je courais de gros risques, mais il faut être charitable. Louis Hiver réussit à retourner à [ p. 28 ] à La Capelle, en déjouant les sentinelles.

Nous avions un petit domestique, fort énervé. Il allait à la porte, quand on sonnait, avec le couteau de boucher sous son tablier. Il nous aurait fait des histoires, je le remerciai. Madame Lefort, notre ancienne cuisinière, qui tremblait dans son logement près de la gare, vint demeurer avec nous, elle aidait Madame Charpentier.

J'eus peu de logements militaires, parfois un officier ou quelques soldats. Ils ne se plaisaient pas chez nous, la maison leur semblait une trappe.

[ p. 29 ]

VIII. Un épisode : le corps de garde.

Nos jeunes abbés sortaient souvent, peut-être un peu trop, ils allaient aux nouvelles. Un jour deux d'entre eux eurent une aventure : le Père Devrainne et le Frère Bontemps sortis vers dix heures ne rentrèrent pas à midi. Nous étions à table sans eux, quand un ami de la maison vint nous dire qu'ils avaient été arrêtés sur la place du marché et conduits au poste.

Qu'était-il arrivé ? Un peloton allemand passait, l'officier, d'une voix rauque, mit ses hommes au pas de parade en approchant l'hôtel de ville. Nos deux abbés partirent d'un fou rire, l'officier détacha deux hommes pour les arrêter et les conduire au poste.

[ p. 30 ] Nous nous consultâmes avec le Père Black, et il alla de ma part réclamer la bienveillante intervention du Père Raymond.

Le Père se rendit à la Commandantur où on lui dit que les abbés seraient jugés le soir même. Il plaida pour eux, il dit aux officiers : « Ce sont des Français qui rient facilement, et puis ils riaient peut-être pour autre chose que pour le passage du peloton ».

J'étais inquiet. Nos jeunes gens étaient enfermés séparément à l'hôtel de ville. Ils ne s'y amusaient pas. On leur apporta seulement à quatre heures la gamelle militaire, puis on les conduisit à l'interrogatoire. « Pourquoi avez-vous ri ? Vous vouliez vous moquer de l'armée impériale allemande ? ». Le cas était grave. Heureusement ils [ p. 31 ] firent une réponse concordante : « Nous avons ri à cause de la voix enrhumée du commandant ».

Il y avait deux juges : l'un voulait condamner, l'autre, stylé par le Père Raymond, voulait absoudre. Celui-ci l'emporta et l'on renvoya les jeunes gens après leur avoir fait signer une déclaration où ils disaient qu'ils n'avaient pas eu l'intention de se moquer de l'armée impériale allemande. C'était moi qui gagnais le plus à ce procès, parce c'est moi qui aurais dû payer l'amende à laquelle ils auraient été condamnés.

Ce fameux pas de parade paraît beau au-delà du Rhin, chez nous c'est une chose étrange qui fait rire. Nos gamins de Saint-Quentin appelaient cela [ p. 32 ] « le pas d'oie ». Il y avait une chanson sur le pas d'oie. Un de nos écoliers ayant été fouillé sur le chemin de Fayet, fut surpris ayant le « Pas d'Oie » dans sa poche. Heureusement la patrouille prit cela bien et en rit en disant : « Nous connaissons cela ».

J'ai failli aussi avoir une affaire comme espion. Le bon Père Oswald, franciscain, envoyait nos lettres en Italie et en recevait pour moi. Un bon jour le Commandant l'appela et le menaça de le faire enfermer comme espion. J'y aurais passé aussi. Mais comme les lettres n'avaient rien de politique, l'affaire s'apaisa et le Père Oswald respira.

CAHIER III

[ p. 33 ]

IX. Le premier hiver.

En décembre, le bon Père Joseph nous arriva de Quévy à pied. Il avait logé en chemin chez un ami, Monsieur de doyen de Wassigny. Il venait voir son vieux père qui mourut quelques mois plus tard.  Il nous raconta qu'au moment du siège de Maubeuge les bombes effleuraient la maison de Quévy. Le Père Gilson était parti pour la France, le Père Joseph et le Père Charles s'éloignèrent vers Bavay, mais ils rentrèrent le lendemain chez eux.

Les Allemands fêtèrent Noël dans nos églises ornées de sapins, suivant leur usage.

Je dis la messe de minuit dans notre chapelle, rien que pour les gens de la maison.

Noël, Saint Jean, Nouvel An, toutes les fêtes sont sans joies [ p. 34 ] pendant la guerre. On prie, on attend, on se résigne.

Le charbon est rare, impossible d'entretenir le calorifère : on chauffe la chapelle, le réfectoire et quelques chambres. Les jeunes gens dorment dans des chambres froides.

Quelques journaux de Paris nous arrivaient, je ne sais par quelle voie. On se les passait, cela réconfortait un peu. Quand on lisait quelque article d'Albert de Mun ou de Maurice Barrès, c'était un régal.

On vendait dans nos rues la Gazette des Ardennes, beaucoup de gens l'achetaient faute de mieux. C'était démoralisant : naturellement les rédacteurs étaient payés pour soutenir quelques thèses tendancieuses. Ils tombaient [ p. 35 ] le plus souvent sur le dos des Anglais. Le peuple lisait et restait défiant. Les gamins criaient le journal en disant : « Qui veut la Gazette des Ardennes, le journal des menteux, cent menteries pour un sou ».

Au Sacré-Coeur, nous préférions acheter la Gazette de Cologne ou celle de Francfort. Les journaux de Cologne étaient truqués aussi, ils avaient une édition spéciale pour nous. La Gazette populaire de Cologne, journal catholique, n'était guère édifiante. Elle montrait un chauvinisme outré et traitait ses ennemis avec un mépris peu chrétien.

Le guerre me donnait des loisirs : plus de journaux, pas de voyages, pas de correspondances. J'eus le temps de lire tout ce que j'avais [ p. 36 ] accumulé dans ma bibliothèque de livres ascétiques, vies de saints et traités de spiritualité, jusqu'aux in-quarto des Révélations de sainte Brigitte en latin.

Les biographies des saintes âmes de notre temps, comme Gertrude Marie, Élisabeth de la Sainte Trinité, Catherine Labouré, etc., etc., m'intéressaient particulièrement. Ces âmes privilégiées ont prévu les grandes épreuves actuelles, mais elles disent toutes qu'après l'heure de la justice viendra celle de la miséricorde, et que la Fille aînée de l'Église, après de dures expiations, verra encore de beaux jours.

[ p. 37 ]

X. Le 15 avril.

Ce fut un jour mémorable pour Saint-Quentin.

Souvent déjà les avions français étaient venus planer sur la ville, et ils avaient jeté des bombes sur la gare, mais le 15 avril 1915, ils réussirent leur coup. Il y avait à la gare des dépôts considérables de munition, les bombes tombèrent au milieu de tout cela, ce fut une explosion formidable, le sol trembla jusqu'au milieu de la ville. Près de la gare, plusieurs maisons s'écroulèrent, d'autres furent crevassées. Toute l'atmosphère fut ébranlée comme par un trombe ou par la mousson. Des milliers de vitres tombèrent en morceaux. Beaucoup de maisons furent défenestrées depuis la gare jusqu'à la grand place.

Nous ressentîmes la secousse jusqu'au Sacré-Coeur, mais deux [ p. 38 ] vitres seulement furent brisées.

À la basilique, les dégâts étaient énormes. De grands vitrages étaient tombés avec leurs meneaux de pierre. Cependant les vieux vitraux artistiques étaient intacts, leur position à l'est ne les exposait pas à la vague d'air qui venait du sud.

La basilique n'était plus habitable, elle fut fermée. Le conseil communal vota de suite les fonds pour un raccommodage hâtif. On mit des planches aux fenêtres et quelques semaines après on pouvait y rétablir le culte.

En attendant, on faisait paroisse à la Croix, et les chapelles de la Charité et des Augustines étaient ouvertes au public.

L'église Saint-Éloi était sans fenêtres aussi, on y remédia par des toiles à matelas.

[ p. 39 ] À la gare, tout le stock des munitions brûlait et se consumait. Les explosions se succédaient à mesure que le feu gagnait les dépôts. Une colonne énorme de fumée rougeâtre s'élevait vers le ciel en s'inclinant sous le vent. Cela rappelait le Vésuve dans ses moments de colère.

Le mal aurait pu être plus grand encore : il y avait des dépôts de dynamite qui n'ont pas été atteints.

Au moment de l'explosion, un convoi militaire conduisait le corps d'un officier à la gare. Beaucoup d'officiers suivaient, ils se précipitèrent dans les caves, le char funèbre resta seul dans la rue. Les officiers savaient qu'il y avait des dépôts de dynamite et si ces dépôts avaient été atteints, [ p. 40 ] toute la ville aurait été renversée.

La presse allemande annonça que les bombes françaises avaient été jetées sur la cathédrale, rien de moins vrai. Nos avions avaient visé et atteint les dépôts de munitions de la gare. C'est seulement par le contrecoup et l'ébranlement de l'air que l'église avait été atteinte. Quelques jours après des officiers nouvellement arrivés visitaient la cathédrale et demandaient aux employés où étaient tombés les obus français. On leur expliqua comment l'église avait souffert sans recevoir de bombes : « Alors, dirent-ils, nos journaux allemands n'ont pas dit la vérité »... Cela arriva plus d'une fois...

[ p. 41 ]

XI. L'Institution Saint-Jean.

Pendant ce temps-là, que devenait notre chère maison de Saint-Jean ? La partie haute, rue des Arbalétriers, a gardé sa destination, elle a eu des élèves jusqu'à la veille de l'évacuation. La partie basse, sur la rue Antoine Lécuyer, est devenue une ambulance pour les pauvres soldats dont le cerveau était ébranlé par le tir du canon, en d'autres termes c'était une maison de fous. Les allemands l'avaient arrangé à leur gré. Ils ont construit dans la cour un baraquement pour cuisine et cantine, et ils ont enlevé au premier les cloisons des classes pour faire un dortoir.

La chapelle est restée longtemps au culte, mais les protestants y faisaient leur office alternativement [ p. 42 ] avec les catholiques. À la fin la pauvre chapelle est devenue une chambrée. La maison Michel servait aux officiers malades.

Monsieur Rouchaussé a bien tiré parti de sa maison réduite. On y faisait classe partout : salon, bibliothèque, chambres des professeurs. Il y a eu jusqu'à cent élèves. Deux professeurs prêtres : Messieurs Gratiot et Virlaye, plusieurs laïques, Messieurs Vilfort, Harmant, Tétier, Vinchon. Le professeur d'allemand, Monsieur Kielwasser, rendit bien des services en servant d'interprète pour régler les questions de voisinage avec l'ambulance.

Le personnel domestique était resté le même : la Soeur Sainte Marcelle avec ses aides, la concierge et le fidèle Gaston.

Le ton de la maison était pieux. [ p. 43 ] Monsieur Rouchaussé avait réuni une douzaine d'élèves de Saint-Charles. Il y avait ajouté plusieurs petits apostoliques.

Tout allait son train : les classes, voire même les préparations d'examens, car nous avons eu pendant l'occupation des examens de brevet et de baccalauréat à Saint-Quentin. Les professeurs de Lille avaient eu le sauf-conduit pour venir présider aux examens.

L'aumônier allemand se disait inspecteur des écoles et venait voir ce qui se passait.

Les catéchismes étaient soignés.

Monsieur Rechaussé prêcha à ses élèves une retraite de rentrée et deux retraites de première communion à la chapelle du Sacré-Coeur.

[ p. 44 ] Il y avait des heures d'angoisse. Plusieurs fois il fut question d'adjoindre à l'ambulance tout une partie de ce qui nous avait été laissé.

Plusieurs professeurs, plus nerveux que les autres, étaient souvent démontés. Ils allaient à la cave quand ils entendaient ronfler les avions ou gronder les bombes.

Monsieur Rouchaussé avait organisé un oratoire dans mon ancien bureau au premier. Je priai là avec émotion.

[ p. 45 ]

XII. La vie à Saint-Quentin.

C'était dur. Chaque jour les alternatives d'angoisses et d'espérances nous fatiguaient. La Gazette des Ardennes et la presse allemande s'attachaient à nous déprimer. Parfois nous recevions je ne sais par où un lambeau de journal français, ou bien les avions nous jetaient les paroles réconfortantes de Lavisse dans les circulaires destinés aux pays occupés.

Il fallait l'abandon à Dieu, la prière et la lecture spirituelle pour garder la sérénité de l'âme.

Beaucoup de fausses nouvelles, beaucoup de canards venaient fréquemment nous agacer.

Le ravitaillement était limité : 250 ou 300 grammes de pain et quel pain ! Le plus souvent, il était noir, mal cuit et indigeste. [ p. 46 ] C'était un composé de son, de farine de maïs, de tourteaux de lin... Pour la quantité, il y avait des accommodements, le boulanger nous donnait souvent en surplus un pain qui lui restait.

La viande était rare. De loin en loin les Allemands donnaient quelques bêtes à tuer aux bouchers. Les inscrits recevaient une portion fort restreinte.

Les Allemands réquisitionnaient les fruits, les pommes de terre, les oeufs ; les marchés n'avaient plus que de rares légumes verts et des bottes d'herbes pour les lapins.

J'avais planté des pommes de terre dans nos pelouses et dans mon terrain de la rue de Mulhouse.

Le ravitaillement américain [ p. 47 ] nous a beaucoup aidés. Il vendait à un prix raisonnable du riz, de la graisse, du lard et parfois des poissons. Les vieillards avaient des boîtes de lait, mais tout était rationné selon le nombre des habitants de chaque maison.

Nous avions des monnaies de guerre, petits papiers de toute espèce de la valeur de cinq centimes à mille francs. On en fera des collections comme avec nos vieux assignats. Les marks avaient cours forcé.

On ne trouvait plus grand chose à acheter. Les aumôniers allemands nous donnaient du vin pour la messe et ils nous vendaient de la cire à huit francs le kilo.

On entendait le canon jour et nuit. La Somme n'était pas loin et pendant deux ans on s'y battait tous les jours.

[ p. 48 ] Nos provisions de charbon étaient bien limitées.

Quelques commerçants faisaient de la spéculation aux dépens de leurs concitoyens. Ils achetaient le sucre à 100 francs le sac et le revendaient à 500 francs.

La moralité n'était pas brillante en ville. Bien des femmes, même dans les familles aisées, étaient trop faciles avec les occupants. On rappellera beaucoup de ces misères-là après la guerre.

CAHIER IV

[ p. 49 ]

XIII. Les paroisses – le ministère.

Il y eut à Saint-Quentin un grand mouvement de foi et de prière pendant les deux premières années de la guerre. Après cela il semble qu'il y eut un peu de découragement et de lassitude.

Monsieur l'archiprêtre montra un zèle vraiment persévérant. Tous les soirs à la prière, il adressait la parole à ses paroissiens, et on y venait en assez grand nombre. Mais pendant des mois la pauvre basilique fut inhabitable.

À la paroisse Saint-Jean, Monsieur Crinon trouva des stimulants pour soutenir la dévotion. Il avait le culte et l'autel de Notre-Dame des armées. Il célébrait chaque mois une messe pour les soldats défunts. Monsieur le curé de Curchy prêchait avec beaucoup d'ardeur.

[ p. 50 ] Monsieur Rouchaussé se dépensait à la basilique, il y prêchait la carême.

Nous aidions partout autant que nous le pouvions. Le Père Urbain allait tous les jours à la paroisse Saint-Jean, il y disait les messes tardives. Le Père Devrainne allait en semaine à Saint-Éloi et le Dimanche à Homblières. Le Père Burg était chapelain de la Charité, le Père Black chapelain de la Croix.

J'ai pu donner la retraite une fois aux Petites Soeurs des Pauvres, et deux fois chez nos Soeurs, malgré ma bronchite. Je n'ai pas osé l'entreprendre à la Croix, où on me la demandait.

Notre modeste chapelle du Sacré-Coeur est devenue semi-publique par nécessité. Comme la basilique fut assez longtemps fermée et qu'elle [ p. 51 ] resta ensuite exposée à tous les courants d'air, chacun cherchait une chapelle à sa portée. La nôtre était bien remplie le Dimanche. En semaine, nous avions quelques habitués, comme Monsieur Vilfort et Monsieur Harmant de Saint-Jean et la Soeur Saint Marcel.

Tous les mois j'allais au Couvent donner une instruction. Je voyais la Chère Mère Supérieure, qui se préparait doucement à la mort. Sa mémoire s'affaiblissait, mais au moral elle est restée ce qu'elle a toujours été, une femme de grande foi et de grand caractère. Elle priait, elle exhortait, elle se dépouillait en donnant quelque chose à tous ses visiteurs. Elle allait mourir à Soignies en arrivant en Belgique, à la veille de ses 80 ans.

[ p. 52 ] J'allais souvent voir Madame Malézieux et je lui portais une fois ou deux par mois la sainte communion. Elle était bien privée de ne pas pouvoir aller à la messe parce qu'il n'y avait plus de voiture à Saint-Quentin.

On m'appelait pour des malades, de mes vieilles connaissances. J'en ai préparé plusieurs à la mort : mon ancien élève Paul Poette, frère des abbés ; Monsieur Evrard, ancien menuisier, gros patron très appauvri, toujours fidèle et pieux ; Monsieur Cogne, industriel, ancien séminariste, qui avait fait fortune et qui avait gardé sa foi...

[ p. 53 ]

XIV. Relations.

Dans l'épreuve on se retourne vers ses amis et ses anciennes relations. Je recevais pas mal de visites à Saint-Quentin : Monsieur Desjardins, ancien député et son fils, Monsieur Hugues Frédéric, Monsieur Jourdain, Monsieur Fleury, Monsieur Soret, receveur municipal, les Maréchal, Marchandier, etc... Beaucoup de bonnes familles étaient parties à temps.

On a besoin, dans les temps difficiles, de s'encourager réciproquement, d'épancher ses peines, de communiquer ses espérances.

Le chef de gare allemand, un catholique notaire en Lorraine, vint me saluer. Son frère, prêtre en Amérique, avait connu Monseigneur Grison, et nos Pères à l'Équateur. Il était venu à Saint-Quentin avec notre évêque de là-bas.

[ p. 54 ] Plusieurs de nos Pères et Frères d'Allemagne vinrent me voir : les prêtres étaient aumôniers, les frères étaient soldats. Tous étaient vis-à-vis de moi ce qu'ils devaient être. Plusieurs venaient de Belgique et m'apportaient des commissions du Père Falleur.

J'ai vu plusieurs fois le Père Loh qui était ambulancier à la gare de Cherbourg, le Père Storms missionnaire, le Père Demont qui faisait du ministère même auprès des Français sur le front à Chauny. Celui-ci essaya de me faire avoir un permis pour aller à Bruxelles. Il alla un soir chez le Commandant qui faisait suivant l'usage un plantureux dîner avec ses officiers. Le Père revint en me disant : « Il n'y a rien à faire, ils sont ivres... ».

[ p. 55 ] Plusieurs fois je fus appelé à la Commandantur pour recevoir des lettres de mes jeunes abbés Alsaciens-Lorrains qui demandaient des lettres testimoniales. Je pus en faire ordonner plusieurs à Trèves et même à Breslau.

Une fois, en août 1915, on me remit une dépêche, c'était une mauvaise nouvelle : la mort du cher Père Jean Guillaume, une pieuse victime du Sacré-Coeur, qui a bien offert ses atroces souffrances pour toutes nos grandes causes. Il repose au triste cimetière d'Hérent.

Les Pères de Charleroy me donnaient des nouvelles de Hollande et de Belgique.

L'aumônier de La Capelle m'apportait des lettres de mon [ p. 56 ] frère. Il était fort poli et bien élevé, il logeait dans ma famille et la scandalisait par ses idées modernistes.

Pendant les premiers mois de la guerre je recevais de Bologne des nouvelles de tout mon monde par l'entremise de l'aumônier Père Oswald, mais cela se gâta et il fallut y renoncer pour ne pas être suspect d'espionnage.

[ p. 57 ]

XV. Visites princières. Réquisitions.

Trois fois l'Empereur vint visiter Saint-Quentin. Il logeait dans une élégante maison bourgeoise située aux Champs Élysées, Boulevard Gambetta, et appartenant à la famille Basquin – Bartaut. Il félicita Madame Basquin pour le bon goût de son mobilier et lui laissa une dispense de logements militaires pour le temps de l'occupation.

Comme ses officiers de service préparaient la maison, on leur demanda s'il fallait enlever une image de la Sainte Vierge qui pouvait offusquer l'Empereur dans sa foi luthérienne. Ils répondirent que l'Empereur ne faisait pas attention à cela, qu'il était déiste et c'est tout. N'a-t-il pas même une tendance à confondre le Dieu des chrétiens avec le vieux Dieu allemand, Odin ou Wodon ?

[ p. 58 ] Il y eut revue sur la place, musique militaire, visite aux grandes ambulances, au Palais de justice et au lycée.

L'Empereur voulut inaugurer en 1916 le monument érigé au cimetière neuf ou l'on déposait les morts des ambulances, allemands et français. Il invita le maire, les pasteurs protestants et l'archiprêtre. Celui-ci fit un petit discours bien tourné, poli et sans flatterie, avec l'éloge des soldats qui donnent leur vie pour leur patrie.

L'Empereur lui causa familièrement. Il lui dit que le Pape était son ami, qu'il aimait bien la France et qu'il viendrait l'aider à reprendre Calais où les Anglais voulaient s'installer. Il trouvait que nos cultures de pommes de terre ne valaient pas celles des terrains sablonneux de la Prusse.

[ p. 59 ] Un fils de l'Empereur, le prince Auguste, séjourna longtemps à Saint-Quentin. Il n'avait rien de militaire ; il fut blessé mais par un accident d'automobile. Il s'amusait d'une façon si peu édifiante que son père l'envoya en pénitence à Vervins. Beaucoup d'officiers d'ailleurs étaient des jouisseurs et des embusqués. L'Empereur leur dit un jour : « Vous n'êtes plus comme les officiers du temps de Bismarck ».

Un jeune prince de Saxe, le second fils du roi, séjourna aussi parmi nous. Celui-là était sage et pieux. Il assistait tous les jours à la messe à la chapelle de la Croix, où le Père Black lui donnait la sainte communion. Il fit visite à Madame Malézieux en souvenir du séjour qu'un prince de Saxe [ p. 60 ] avait fait chez elle en 1870.

Le prince Sahn, un des chefs du parti catholique, était à la tête de nos ambulances.

- Les réquisitions ! Tout le vin d'abord. On nous disait que c'était pour les ambulances, mais les blessés n'en ont rien vu. Cela servit longtemps aux festins des officiers, et on en enleva des wagons en Allemagne.

On mettait au même tas les vins fins et de grand prix avec les vins les plus vulgaires.

Au Sacré-Coeur, ils n'en trouvèrent pas, le Père Urbain y avait mis bon ordre. En vain firent-ils deux fois des fouilles dans le jardin en transperçant toutes les plates-bandes avec leurs baïonnettes...

[ p. 61 ]

XVI. Dernières vexations – Accident – Le départ.

Les derniers temps furent assez durs. On ne pouvait plus sortir de la ville. Pendant plus de six mois je n'ai pas pu aller à Fayet. Le Père Devrainne ne pouvait plus aller à Homblières.

Nous avons subi plusieurs perquisitions pour les cuivres. Les visiteurs ont pris ce qu'ils ont trouvé : la cloche de la communauté, des chandeliers, des chaufferettes, quelques casseroles ; ils m'ont donné un bon de réquisition.

Il y avait une escouade spéciale dite de recherches. Un Juif parmi eux commençait à saisir l'encensoir et il allait dépouiller la chapelle, mais le Kaporal lui rappela que la saisie n'atteignait pas les objets du culte...

[ p. 62 ] La ville était en émoi, on parlait d'évacuation prochaine, cependant la Commandantur le niait. Enfin le 2 mars l'évacuation fut affichée. Toute la ville allait partir en 15 jours. Chacun commença tristement à faire ses valises. Il fallait tout laisser, bibliothèques, objets précieux, souvenirs de famille !

On ne pleurait pas mais on souffrait. Les aumôniers allemands voulurent bien se charger de nos caisses d'objets du culte, les reverrons-nous jamais ?

On recevait avis du départ selon les quartiers. Deux trains par jour s'en allaient en Belgique sans savoir où : longues attentes à la gare, wagons de bestiaux ou de marchandises.

[ p. 63 ] Chacun portait ses valises à la gare, comme il pouvait. Un soldat allemand conduisit les nôtres en voiture, moyennant pourboire.

Le 11 mars, l'incendie se déclarait chez Monsieur Arrachart. J'allai les consoler. Toutes les épreuves s'accumulaient.

Le 13, départ. À cinq heures du matin à la gare, pour partir à 9 heures. J'avais dit la messe à 4 heures ½.

On nous mit dans un fourgon. On s'asseyait sur les bagages. Le ravitaillement américain nous avait donné des biscuits et du chocolat pour le voyage. Je laissais mes deux maisons meublées, la chapelle du Sacré-Coeur était toute garnie ;

Le voyage fut pénible : longs arrêts. Incertitude sur [ p. 64 ] le terme du voyage. On parlait de Givet. Le soir nous débarquions à Enghien. Éreintés, avec nos colis aux bras, nous ne pouvions sortir de la gare qu'un à un. La municipalité d'Enghien voulait nous compter : absurdités de l'administration. Nous tombions de fatigue. Les Jésuites nous accueillirent fraternellement.

J'étais épuisé de fatigue et d'impressions. Je ne m'en remettrai pas complètement.

Fiat voluntas Dei !

(Texte saisi le 2 juin 2007)

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